
choice=,,,,,,,,, 
:La dcouverte d'un manuscrit compltement inconnu, dans une poque o la science historique est pousse  un si haut degr, nous parut presque miraculeuse. Aussi nous htmes-nous de solliciter la permission de le faite imprimer, dans le but de nous prsenter un jour avec le bagage des autres  l'Acadmie des inscriptions et belles-lettres, si nous n'arrivions, chose fort probable,  entre  l'Acadmie franaise avec notre propre bagage. Cette permission, nous devons le dire, nous fut gracieusement accorde ; ce que nous consignons ici pour donner un dmenti public aux malveillants qui prtendent que nous vivons sous un gouvernement assez mdiocrement dispos  l'endroit des gens de lettres. 
:Le premier lundi du mois d'avril 1625, le bourg de Meung, o naquit l'auteur du  Roman de la Rose  , semblait tre dans une rvolution aussi entire que si les huguenots en fussent venus faire une seconde Rochelle. Plusieurs bourgeois, voyant s'enfuir les femmes du ct de la Grande-Rue, entendant les enfants crier sur le seuil des portes, se htaient d'endosser la cuirasse et, appuyant leur contenance quelque peu incertaine d'un mousquet ou d'une pertuisane, se dirigeaient vers l'htellerie du  Franc Meunier  , devant laquelle s'empressait, en grossissant de minute en minute, un groupe compact, bruyant et plein de curiosit. 
:Un jeune homme... - traons son portrait d'un seul trait de plume : figurez-vous don Quichotte  dix-huit ans, don Quichotte dcorcel, sans haubert et sans cuissards, don Quichotte revtu d'un pourpoint de laine dont la couleur bleue s'tait transforme en une nuance insaisissable de lie-de-vin et d'azur cleste. Visage long et brun ; la pommette des joues saillante, signe d'astuce ; les muscles maxillaires normment dvelopps, indice infaillible auquel on reconnat le Gascon, mme sans bret, et notre jeune homme portait un bret orn d'une espce de plume, l'oeil ouvert et intelligent ; le nez crochu, mais finement dessin ; trop grand pour un adolescent, trop petit pour un homme fait, et qu'un oeil peu exerc et pris pour un fils de fermier en voyage, sans sa longue pe qui, pendue  un baudrier de peau, battait les mollets de son propritaire quand il tait  pied, et le poil hriss de sa monture quand il tait  cheval. 
:Car notre jeune homme avait une monture, et cette monture tait mme si remarquable, qu'elle fut remarque : c'tait un bidet du Barn, g de douze ou quatorze ans, jaune de robe, sans crins  la queue, mais non pas sans javarts aux jambes, et qui, tout en marchant la tte plus bas que les genoux, ce qui rendait inutile l'application de la martingale, faisait encore galement ses huit lieues par jour. Malheureusement les qualits de ce cheval taient si bien caches sous son poil trange et son allure incongrue, que dans un temps o tout le monde se connaissait en chevaux, l'apparition du susdit bidet  Meung, o il tait entr il y avait un quart d'heure  peu prs par la porte de Beaugency, produisit une sensation dont la dfaveur rejaillit jusqu' son cavalier. 
:En sortant de la chambre paternelle, le jeune homme trouva sa mre qui l'attendait avec la fameuse recette dont les conseils que nous venons de rapporter devaient ncessiter un assez frquent emploi. Les adieux furent de ce ct plus longs et plus tendres qu'ils ne l'avaient t de l'autre, non pas que M. d'Artagnan n'aimt son fils, qui tait sa seule progniture, mais M. d'Artagnan tait un homme, et il et regard comme indigne d'un homme de se laisser aller  son motion, tandis que Mme d'Artagnan tait femme et, de plus, tait mre. - Elle pleura abondamment, et, disons-le  la louange de M. d'Artagnan fils, quelques efforts qu'il tentt pour rester ferme comme le devait tre un futur mousquetaire, la nature l'emporta, et il versa force larmes, dont il parvint  grand-peine  cacher la moiti. 
:Mais l, comme il descendait de cheval  la porte du  Franc Meunier  sans que personne, hte, garon ou palefrenier, ft venu prendre l'trier au montoir, d'Artagnan avisa  une fentre entrouverte du rez- de-chausse un gentilhomme de belle taille et de haute mine, quoique au visage lgrement renfrogn, lequel causait avec deux personnes qui paraissaient l'couter avec dfrence. D'Artagnan crut tout naturellement, selon son habitude, tre l'objet de la conversation et couta. Cette fois, d'Artagnan ne s'tait tromp qu' moiti : ce n'tait pas de lui qu'il tait question, mais de son cheval. Le gentilhomme paraissait numrer  ses auditeurs toutes ses qualits, et comme, ainsi que je l'ai dit, les auditeurs paraissaient avoir une grande dfrence pour le narrateur, ils clataient de rire  tout moment. Or, comme un demi-sourire suffisait pour veiller l'irascibilit du jeune homme, on comprend quel effet produisit sur lui tant de bruyante hilarit. 
:Cependant d'Artagnan voulut d'abord se rendre compte de la physionomie de l'impertinent qui se moquait de lui. Il fixa son regard fier sur l'tranger et reconnut un homme de quarante  quarante-cinq ans, aux yeux noirs et perants, au teint ple, au nez fortement accentu,  la moustache noire et parfaitement taille ; il tait vtu d'un pourpoint et d'un haut-de-chausses violet avec des aiguillettes de mme couleur, sans aucun ornement que les crevs habituels par lesquels passait la chemise. Ce haut-de-chausses et ce pourpoint, quoique neufs, paraissaient froisss comme des habits de voyage longtemps renferms dans un portemanteau. D'Artagnan fit toutes ces remarques avec la rapidit de l'observateur le plus minutieux, et sans doute par un sentiment instinctif qui lui disait que cet inconnu devait avoir une grande influence sur sa vie  venir. 
:Or, comme au moment o d'Artagnan fixait son regard sur le gentilhomme au pourpoint violet, le gentilhomme faisait  l'endroit du bidet barnais une de ses plus savantes et de ses plus profondes dmonstrations, ses deux auditeurs clatrent de rire, et lui-mme laissa visiblement, contre son habitude, errer, si l'on peut parler ainsi, un ple sourire sur son visage. Cette fois, il n'y avait plus de doute, d'Artagnan tait rellement insult. Aussi, plein de cette conviction, enfona-t-il son bret sur ses yeux, et, tchant de copier quelques-uns des airs de cour qu'il avait surpris en Gascogne chez des seigneurs en voyage, il s'avana, une main sur la garde de son pe et l'autre appuye sur la hanche. Malheureusement, au fur et  mesure qu'il avanait, la colre l'aveuglant de plus en plus, au lieu du discours digne et hautain qu'il avait prpar pour formuler sa provocation, il ne trouva plus au bout de sa langue qu'une personnalit grossire qu'il accompagna d'un geste furieux. 
:Il achevait  peine, que d'Artagnan lui allongea un si furieux coup de pointe, que, s'il n'et fait vivement un bond en arrire, il est probable qu'il et plaisant pour la dernire fois. L'inconnu vit alors que la chose passait la raillerie, tira son pe, salua son adversaire et se mit gravement en garde. Mais au mme moment ses deux auditeurs, accompagns de l'hte, tombrent sur d'Artagnan  grands coups de btons, de pelles et de pincettes. Cela fit une diversion si rapide et si complte  l'attaque, que l'adversaire de d'Artagnan, pendant que celui- ci se retournait pour faire face  cette grle de coups, rengainait avec la mme prcision, et, d'acteur qu'il avait manqu d'tre, redevenait spectateur du combat, rle dont il s'acquitta avec son impassibilit ordinaire, tout en marmottant nanmoins : 
:Pendant ce temps, l'hte, qui ne doutait pas que ce ne ft la prsence du jeune garon qui chasst l'inconnu de son htellerie, tait remont chez sa femme et avait trouv d'Artagnan matre enfin de ses esprits. Alors, tout en lui faisant comprendre que la police pourrait bien lui faire un mauvais parti pour avoir t chercher querelle  un grand seigneur - car,  l'avis de l'hte, l'inconnu ne pouvait tre qu'un grand seigneur -, il le dtermina, malgr sa faiblesse,  se lever et  continuer son chemin. D'Artagnan,  moiti abasourdi, sans pourpoint et la tte tout emmaillote de linges, se leva donc et, pouss par l'hte, commena de descendre ; mais, en arrivant  la cuisine, la premire chose qu'il aperut fut son provocateur qui causait tranquillement au marchepied d'un lourd carrosse attel de deux gros chevaux normands. 
:Son interlocutrice, dont la tte apparaissait encadre par la portire, tait une femme de vingt  vingt-deux ans. Nous avons dj dit avec quelle rapidit d'investigation d'Artagnan embrassait toute une physionomie ; il vit donc du premier coup d'oeil que la femme tait jeune et belle. Or cette beaut le frappa d'autant plus qu'elle tait parfaitement trangre aux pays mridionaux que jusque-l d'Artagnan avait habits. C'tait une ple et blonde personne, aux longs cheveux boucls tombant sur ses paules, aux grands yeux bleus languissants, aux lvres roses et aux mains d'albtre. Elle causait trs vivement avec l'inconnu. 
:L'hte avait compt sur onze jours de maladie  un cu par jour ; mais il avait compt sans son voyageur. Le lendemain, ds cinq heures du matin, d'Artagnan se leva, descendit lui-mme  la cuisine, demanda, outre quelques autres ingrdients dont la liste n'est pas parvenue jusqu' nous, du vin, de l'huile, du romarin, et, la recette de sa mre  la main, se composa un baume dont il oignit ses nombreuses blessures, renouvelant ses compresses lui-mme et ne voulant admettre l'adjonction d'aucun mdecin. Grce sans doute  l'efficacit du baume de Bohme, et peut-tre aussi grce  l'absence de tout docteur, d'Artagnan se trouva sur pied ds le soir mme, et  peu prs guri le lendemain. 
:Le jeune homme commena par chercher cette lettre avec une grande patience, tournant et retournant vingt fois ses poches et ses goussets, fouillant et refouillant dans son sac, ouvrant et refermant sa bourse ; mais lorsqu'il eut acquis la conviction que la lettre tait introuvable, il entra dans un troisime accs de rage, qui faillit lui occasionner une nouvelle consommation de vin et d'huile aromatiss : car, en voyant cette jeune mauvaise tte s'chauffer et menacer de tout casser dans l'tablissement si l'on ne retrouvait pas sa lettre, l'hte s'tait dj saisi d'un pieu, sa femme d'un manche  balai, et ses garons des mmes btons qui avaient servi la surveille. 
:-- Alors c'est mon voleur, rpondit d'Artagnan ; je m'en plaindrai  M. de Trville, et M. de Trville s'en plaindra au roi. " Puis il tira majestueusement deux cus de sa poche, les donna  l'hte, qui l'accompagna, le chapeau  la main, jusqu' la porte, remonta sur son cheval jaune, qui le conduisit sans autre incident jusqu' la porte Saint- Antoine  Paris, o son propritaire le vendit trois cus, ce qui tait fort bien pay, attendu que d'Artagnan l'avait fort surmen pendant la dernire tape. Aussi le maquignon auquel d'Artagnan le cda moyennant les neuf livres susdites ne cacha-t-il point au jeune homme qu'il n'en donnait cette somme exorbitante qu' cause de l'originalit de sa couleur. 
:Aussitt le denier  Dieu donn, d'Artagnan prit possession de son logement, passa le reste de la journe  coudre  son pourpoint et  ses chausses des passementeries que sa mre avait dtaches d'un pourpoint presque neuf de M. d'Artagnan pre, et qu'elle lui avait donnes en cachette ; puis il alla quai de la Ferraille, faire remettre une lame  son pe ; puis il revint au Louvre s'informer, au premier mousquetaire qu'il rencontra, de la situation de l'htel de M. de Trville, lequel tait situ rue du Vieux-Colombier, c'est--dire justement dans le voisinage de la chambre arrte par d'Artagnan : circonstance qui lui parut d'un heureux augure pour le succs de son voyage. 
:M. de Troisvilles, comme s'appelait encore sa famille en Gascogne, ou M. de Trville, comme il avait fini par s'appeler lui-mme  Paris, avait rellement commenc comme d'Artagnan, c'est--dire sans un sou vaillant, mais avec ce fonds d'audace, d'esprit et d'entendement qui fait que le plus pauvre gentilltre gascon reoit souvent plus en ses esprances de l'hritage paternel que le plus riche gentilhomme prigourdin ou berrichon ne reoit en ralit. Sa bravoure insolente, son bonheur plus insolent encore dans un temps o les coups pleuvaient comme grle, l'avaient hiss au sommet de cette chelle difficile qu'on appelle la faveur de cour, et dont il avait escalad quatre  quatre les chelons. 
:Trville avait pris le ct faible de son matre, et c'est  cette adresse qu'il devait la longue et constante faveur d'un roi qui n'a pas laiss la rputation d'avoir t trs fidle  ses amitis. Il faisait parader ses mousquetaires devant le cardinal Armand Duplessis avec un air narquois qui hrissait de colre la moustache grise de Son Eminence. Trville entendait admirablement bien la guerre de cette poque, o, quand on ne vivait pas aux dpens de l'ennemi, on vivait aux dpens de ses compatriotes : ses soldats formaient une lgion de diables  quatre, indiscipline pour tout autre que pour lui. 
:Dbraills, avins, corchs, les mousquetaires du roi, ou plutt ceux de M. de Trville, s'pandaient dans les cabarets, dans les promenades, dans les jeux publics, criant fort et retroussant leurs moustaches, faisant sonner leurs pes, heurtant avec volupt les gardes de M. le cardinal quand ils les rencontraient ; puis dgainant en pleine rue, avec mille plaisanteries ; tus quelquefois, mais srs en ce cas d'tre pleurs et vengs ; tuant souvent, et srs alors de ne pas moisir en prison, M. de Trville tant l pour les rclamer. Aussi M. de Trville tait-il lou sur tous les tons, chant sur toutes les gammes par ces hommes qui l'adoraient, et qui, tout gens de sac et de corde qu'ils taient, tremblaient devant lui comme des coliers devant leur matre, obissant au moindre mot, et prts  se faire tuer pour laver le moindre reproche. 
:Le jour o d'Artagnan se prsenta, l'assemble tait imposante, surtout pour un provincial arrivant de sa province : il est vrai que ce provincial tait Gascon, et que surtout  cette poque les compatriotes de d'Artagnan avaient la rputation de ne point facilement se laisser intimider. En effet, une fois qu'on avait franchi la porte massive, cheville de longs clous  tte quadrangulaire, on tombait au milieu d'une troupe de gens d'pe qui se croisaient dans la cour, s'interpellant, se querellant et jouant entre eux. Pour se frayer un passage au milieu de toutes ces vagues tourbillonnantes, il et fallu tre officier, grand seigneur ou jolie femme. 
:Au centre du groupe le plus anim tait un mousquetaire de grande taille, d'une figure hautaine et d'une bizarrerie de costume qui attirait sur lui l'attention gnrale. Il ne portait pas, pour le moment, la casaque d'uniforme, qui, au reste, n'tait pas absolument obligatoire dans cette poque de libert moindre mais d'indpendance plus grande, mais un justaucorps bleu de ciel, tant soit peu fan et rp, et sur cet habit un baudrier magnifique, en broderies d'or, et qui reluisait comme les cailles dont l'eau se couvre au grand soleil. Un manteau long de velours cramoisi tombait avec grce sur ses paules, dcouvrant par- devant seulement le splendide baudrier, auquel pendait une gigantesque rapire. 
:Cet autre mousquetaire formait un contraste parfait avec celui qui l'interrogeait et qui venait de le dsigner sous le nom d'Aramis : c'tait un jeune homme de vingt-deux  vingt-trois ans  peine,  la figure nave et doucereuse,  l'oeil noir et doux et aux joues roses et veloutes comme une pche en automne ; sa moustache fine dessinait sur sa lvre suprieure une ligne d'une rectitude parfaite ; ses mains semblaient craindre de s'abaisser, de peur que leurs veines ne se gonflassent, et de temps en temps il se pinait le bout des oreilles pour les maintenir d'un incarnat tendre et transparent. D'habitude il parlait peu et lentement, saluait beaucoup, riait sans bruit en montrant ses dents, qu'il avait belles et dont, comme du reste de sa personne, il semblait prendre le plus grand soin. Il rpondit par un signe de tte affirmatif  l'interpellation de son ami. 
:-- N'en parlons plus, voil votre opinion  vous, reprit Porthos. N'en parlons plus ! peste ! comme vous concluez vite. Comment ! le cardinal fait espionner un gentilhomme, fait voler sa correspondance par un tratre, un brigand, un pendard ; fait, avec l'aide de cet espion et grce  cette correspondance, couper le cou  Chalais, sous le stupide prtexte qu'il a voulu tuer le roi et marier Monsieur avec la reine ! Personne ne savait un mot de cette nigme, vous nous l'apprenez hier,  la grande satisfaction de tous, et quand nous sommes encore tout bahis de cette nouvelle, vous venez nous dire aujourd'hui : N'en parlons plus ! 
:-- Mon cher, soyez mousquetaire ou abb. Soyez l'un ou l'autre, mais pas l'un et l'autre, reprit Porthos. Tenez, Athos vous l'a dit encore l'autre jour : vous mangez  tous les rteliers. Ah ! ne nous fchons pas, je vous prie, ce serait inutile, vous savez bien ce qui est convenu entre vous, Athos et moi. Vous allez chez Mme d'Aiguillon, et vous lui faites la cour ; vous allez chez Mme de Bois-Tracy, la cousine de Mme de Chevreuse, et vous passez pour tre fort en avant dans les bonnes grces de la dame. Oh ! mon Dieu, n'avouez pas votre bonheur, on ne vous demande pas votre secret, on connat votre discrtion. Mais puisque vous possdez cette vertu, que diable ! Faites-en usage  l'endroit de Sa Majest. S'occupe qui voudra, et comme on voudra du roi et du cardinal ; mais la reine est sacre, et si l'on en parle, que ce soit en bien. 
:M. de Trville tait pour le moment de fort mchante humeur ; nanmoins il salua poliment le jeune homme, qui s'inclina jusqu' terre, et il sourit en recevant son compliment, dont l'accent barnais lui rappela  la fois sa jeunesse et son pays, double souvenir qui fait sourire l'homme  tous les ges. Mais, se rapprochant presque aussitt de l'antichambre et faisant  d'Artagnan un signe de la main, comme pour lui demander la permission d'en finir avec les autres avant de commencer avec lui, il appela trois fois, en grossissant la voix  chaque fois, de sorte qu'il parcourut tous les tons intervallaires entre l'accent impratif et l'accent irrit : 
:-- De la petite vrole ! Voil encore une glorieuse histoire que vous me contez l, Porthos !... Malade de la petite vrole,  son ge ?... Non pas !... mais bless sans doute, tu peut-tre... Ah ! si je le savais !... Sangdieu ! Messieurs les mousquetaires, je n'entends pas que l'on hante ainsi les mauvais lieux, qu'on se prenne de querelle dans la rue et qu'on joue de l'pe dans les carrefours. Je ne veux pas enfin qu'on prte  rire aux gardes de M. le cardinal, qui sont de braves gens, tranquilles, adroits, qui ne se mettent jamais dans le cas d'tre arrts, et qui d'ailleurs ne se laisseraient pas arrter eux !... j'en suis sr... Ils aimeraient mieux mourir sur la place que de faire un pas en arrire... Se sauver, dtaler, fuir, c'est bon pour les mousquetaires du roi, cela ! " 
:Porthos et Aramis frmissaient de rage. Ils auraient volontiers trangl M. de Trville, si au fond de tout cela ils n'avaient pas senti que c'tait le grand amour qu'il leur portait qui le faisait leur parler ainsi. Ils frappaient le tapis du pied, se mordaient les lvres jusqu'au sang et serraient de toute leur force la garde de leur pe. Au-dehors on avait entendu appeler, comme nous l'avons dit, Athos, Porthos et Aramis, et l'on avait devin,  l'accent de la voix de M. de Trville, qu'il tait parfaitement en colre. Dix ttes curieuses taient appuyes  la tapisserie et plissaient de fureur, car leurs oreilles colles  la porte ne perdaient pas une syllabe de ce qui se disait, tandis que leurs bouches rptaient au fur et  mesure les paroles insultantes du capitaine  toute la population de l'antichambre. En un instant depuis la porte du cabinet jusqu' la porte de la rue, tout l'htel fut en bullition. 
: " Eh bien, mon capitaine, dit Porthos hors de lui, la vrit est que nous tions six contre six, mais nous avons t pris en tratre, et avant que nous eussions eu le temps de tirer nos pes, deux d'entre nous taient tombs morts, et Athos, bless grivement, ne valait gure mieux. Car vous le connaissez, Athos ; eh bien, capitaine, il a essay de se relever deux fois, et il est retomb deux fois. Cependant nous ne nous sommes pas rendus, non ! l'on nous a entrans de force. En chemin, nous nous sommes sauvs. Quant  Athos, on l'avait cru mort, et on l'a laiss bien tranquillement sur le champ de bataille, ne pensant pas qu'il valt la peine d'tre emport. Voil l'histoire. Que diable, capitaine ! on ne gagne pas toutes les batailles. Le grand Pompe a perdu celle de Pharsale, et le roi Franois Ier, qui,  ce que j'ai entendu dire, en valait bien un autre, a perdu cependant celle de Pavie. 
:La porte tait reste entrouverte, tant l'arrive d'Athos, dont, malgr le secret gard, la blessure tait connue de tous, avait produit de sensation. Un brouhaha de satisfaction accueillit les derniers mots du capitaine et deux ou trois ttes, entranes par l'enthousiasme, apparurent par les ouvertures de la tapisserie. Sans doute, M. de Trville allait rprimer par de vives paroles cette infraction aux lois de l'tiquette, lorsqu'il sentit tout  coup la main d'Athos se crisper dans la sienne, et qu'en portant les yeux sur lui il s'aperut qu'il allait s'vanouir. Au mme instant, Athos, qui avait rassembl toutes ses forces pour lutter contre la douleur, vaincu enfin par elle, tomba sur le parquet comme s'il ft mort. 
:Aux cris de M. de Trville, tout le monde se prcipita dans son cabinet sans qu'il songet  en fermer la porte  personne, chacun s'empressant autour du bless. Mais tout cet empressement et t inutile, si le docteur demand ne se ft trouv dans l'htel mme ; il fendit la foule, s'approcha d'Athos toujours vanoui, et, comme tout ce bruit et tout ce mouvement le gnait fort, il demanda comme premire chose et comme la plus urgente que le mousquetaire ft emport dans une chambre voisine. Aussitt M. de Trville ouvrit une porte et montra le chemin  Porthos et  Aramis, qui emportrent leur camarade dans leurs bras. Derrire ce groupe marchait le chirurgien, et derrire le chirurgien, la porte se referma. 
: " Vous devez donc, disais-je, avoir besoin de conserver ce que vous avez, si forte que soit cette somme ; mais vous devez avoir besoin aussi de vous perfectionner dans les exercices qui conviennent  un gentilhomme. J'crirai ds aujourd'hui une lettre au directeur de l'Acadmie royale, et ds demain il vous recevra sans rtribution aucune. Ne refusez pas cette petite douceur. Nos gentilshommes les mieux ns et les plus riches la sollicitent quelquefois, sans pouvoir l'obtenir. Vous apprendrez le mange du cheval, l'escrime et la danse ; vous y ferez de bonnes connaissances, et de temps en temps vous reviendrez me voir pour me dire o vous en tes et si je puis faire quelque chose pour vous. " 
:Tout  coup Trville s'arrta, frapp d'un soupon subit. Cette grande haine que manifestait si hautement le jeune voyageur pour cet homme, qui, chose assez peu vraisemblable, lui avait drob la lettre de son pre, cette haine ne cachait-elle pas quelque perfidie ? ce jeune homme n'tait-il pas envoy par Son Eminence ? ne venait-il pas pour lui tendre quelque pige ? ce prtendu d'Artagnan n'tait-il pas un missaire du cardinal qu'on cherchait  introduire dans sa maison, et qu'on avait plac prs de lui pour surprendre sa confiance et pour le perdre plus tard, comme cela s'tait mille fois pratiqu ? Il regarda d'Artagnan plus fixement encore cette seconde fois que la premire. Il fut mdiocrement rassur par l'aspect de cette physionomie ptillante d'esprit astucieux et d'humilit affecte. 
:Mais,  la porte de la rue, causait Porthos avec un soldat aux gardes. Entre les deux causeurs, il y avait juste l'espace d'un homme. D'Artagnan crut que cet espace lui suffirait, et il s'lana pour passer comme une flche entre eux deux. Mais d'Artagnan avait compt sans le vent. Comme il allait passer, le vent s'engouffra dans le long manteau de Porthos, et d'Artagnan vint donner droit dans le manteau. Sans doute, Porthos avait des raisons de ne pas abandonner cette partie essentielle de son vtement, car, au lieu de laisser aller le pan qu'il tenait, il tira  lui, de sorte que d'Artagnan s'enroula dans le velours par un mouvement de rotation qu'explique la rsistance de l'obstin Porthos. 
:D'Artagnan, tout en marchant et en monologuant, tait arriv  quelques pas de l'htel d'Aiguillon, et devant cet htel il avait aperu Aramis causant gaiement avec trois gentilshommes des gardes du roi. De son ct, Aramis aperut d'Artagnan ; mais comme il n'oubliait point que c'tait devant ce jeune homme que M. de Trville s'tait si fort emport le matin, et qu'un tmoin des reproches que les mousquetaires avaient reus ne lui tait d'aucune faon agrable, il fit semblant de ne pas le voir. D'Artagnan, tout entier au contraire  ses plans de conciliation et de courtoisie, s'approcha des quatre jeunes gens en leur faisant un grand salut accompagn du plus gracieux sourire. Aramis inclina lgrement la tte, mais ne sourit point. Tous quatre, au reste, interrompirent  l'instant mme leur conversation. 
:D'Artagnan n'tait pas assez niais pour ne point s'apercevoir qu'il tait de trop ; mais il n'tait pas encore assez rompu aux faons du beau monde pour se tirer galamment d'une situation fausse comme l'est, en gnral, celle d'un homme qui est venu se mler  des gens qu'il connat  peine et  une conversation qui ne le regarde pas. Il cherchait donc en lui-mme un moyen de faire sa retraite le moins gauchement possible, lorsqu'il remarqua qu'Aramis avait laiss tomber son mouchoir et, par mgarde sans doute, avait mis le pied dessus ; le moment lui parut arriv de rparer son inconvenance : il se baissa, et de l'air le plus gracieux qu'il pt trouver, il tira le mouchoir de dessous le pied du mousquetaire, quelques efforts que celui-ci ft pour le retenir, et lui dit en le lui remettant : 
:Le coeur du jeune Gascon battait  lui briser la poitrine, non pas de peur, Dieu merci ! il n'en avait pas l'ombre, mais d'mulation ; il se battait comme un tigre en fureur, tournant dix fois autour de son adversaire, changeant vingt fois ses gardes et son terrain. Jussac tait, comme on le disait alors, friand de la lame, et avait fort pratiqu ; cependant il avait toutes les peines du monde  se dfendre contre un adversaire qui, agile et bondissant, s'cartait  tout moment des rgles reues, attaquant de tous cts  la fois, et tout cela en parant en homme qui a le plus grand respect pour son piderme. 
:La bravoure est toujours respecte, mme dans un ennemi. Les mousquetaires salurent Biscarat de leurs pes et les remirent au fourreau. D'Artagnan en fit autant, puis, aid de Biscarat, le seul qui ft rest debout, il porta sous le porche du couvent Jussac, Cahusac et celui des adversaires d'Aramis qui n'tait que bless. Le quatrime, comme nous l'avons dit, tait mort. Puis ils sonnrent la cloche, et, emportant quatre pes sur cinq, ils s'acheminrent ivres de joie vers l'htel de M. de Trville. On les voyait entrelacs, tenant toute la largeur de la rue, et accostant chaque mousquetaire qu'ils rencontraient, si bien qu' la fin ce fut une marche triomphale. Le coeur de d'Artagnan nageait dans l'ivresse, il marchait entre Athos et Porthos en les treignant tendrement. 
:-- Ah ! mon Dieu ! de la faon la plus simple et la plus naturelle. Trois de mes meilleurs soldats, que Votre Majest connat de nom et dont elle a plus d'une fois apprci le dvouement, et qui ont, je puis l'affirmer au roi, son service fort  coeur ; - trois de mes meilleurs soldats, dis-je, MM. Athos, Porthos et Aramis, avaient fait une partie de plaisir avec un jeune cadet de Gascogne que je leur avais recommand le matin mme. La partie allait avoir lieu  Saint- Germain, je crois, et ils s'taient donn rendez-vous aux Carmes- Deschaux, lorsqu'elle fut trouble par M. de Jussac et MM. Cahusac, Biscarat, et deux autres gardes qui ne venaient certes pas l en si nombreuse compagnie sans mauvaise intention contre les dits. 
:L'agitation tait  son comble parmi les mousquetaires et leurs allis, et l'on dlibrait dj si, pour punir l'insolence qu'avaient eue les domestiques de M. de La Trmouille de faire une sortie sur les mousquetaires du roi, on ne mettrait pas le feu  son htel. La proposition en avait t faite et accueillie avec enthousiasme, lorsque heureusement onze heures sonnrent ; d'Artagnan et ses compagnons se souvinrent de leur audience, et comme ils eussent regrett que l'on ft un si beau coup sans eux, ils parvinrent  calmer les ttes. On se contenta donc de jeter quelques pavs dans les portes, mais les portes rsistrent : alors on se lassa ; d'ailleurs ceux qui devaient tre regards comme les chefs de l'entreprise avaient depuis un instant quitt le groupe et s'acheminaient vers l'htel de M. de Trville, qui les attendait, dj au courant de cette algarade. 
:En entrant  son htel, M. de Trville songea qu'il fallait prendre date en portant plainte le premier. Il envoya un de ses domestiques chez M. de La Trmouille avec une lettre dans laquelle il le priait de mettre hors de chez lui le garde de M. le cardinal, et de rprimander ses gens de l'audace qu'ils avaient eue de faire leur sortie contre les mousquetaires. Mais M. de La Trmouille, dj prvenu par son cuyer dont, comme on le sait, Bernajoux tait le parent, lui fit rpondre que ce n'tait ni  M. de Trville, ni  ses mousquetaires de se plaindre, mais bien au contraire  lui dont les mousquetaires avaient charg les gens et voulu brler l'htel. Or, comme le dbat entre ces deux seigneurs et pu durer longtemps, chacun devant naturellement s'entter dans son opinion, M. de Trville avisa un expdient qui avait pour but de tout terminer : c'tait d'aller trouver lui-mme M. de La Trmouille. 
:Cette disposition, toute visible qu'elle tait chez Sa Majest, n'empcha pas les courtisans de se ranger sur son passage : dans les antichambres royales, mieux vaut encore tre vu d'un oeil irrit que de n'tre pas vu du tout. Les trois mousquetaires n'hsitrent donc pas, et firent un pas en avant, tandis que d'Artagnan au contraire restait cach derrire eux ; mais quoique le roi connt personnellement Athos, Porthos et Aramis, il passa devant eux sans les regarder, sans leur parler et comme s'il ne les avait jamais vus. Quant  M. de Trville, lorsque les yeux du roi s'arrtrent un instant sur lui, il soutint ce regard avec tant de fermet, que ce fut le roi qui dtourna la vue ; aprs quoi, tout en grommelant, Sa Majest rentra dans son appartement. 
:-- Ah ! voil qui est nouveau, reprit le roi. N'allez-vous pas dire que vos trois mousquetaires damns, Athos, Porthos et Aramis et votre cadet de Barn, ne se sont pas jets comme des furieux sur le pauvre Bernajoux, et ne l'ont pas maltrait de telle faon qu'il est probable qu'il est en train de trpasser  cette heure ! N'allez-vous pas dire qu'ensuite ils n'ont pas fait le sige de l'htel du duc de La Trmouille, et qu'ils n'ont point voulu le brler ! ce qui n'aurait peut-tre pas t un trs grand malheur en temps de guerre, vu que c'est un nid de huguenots, mais ce qui, en temps de paix, est un fcheux exemple. Dites, n'allez-vous pas nier tout cela ? 
:Athos, de son ct, avait un valet qu'il avait dress  son service d'une faon toute particulire, et que l'on appelait Grimaud. Il tait fort silencieux, ce digne seigneur. Nous parlons d'Athos, bien entendu. Depuis cinq ou six ans qu'il vivait dans la plus profonde intimit avec ses compagnons Porthos et Aramis, ceux-ci se rappelaient l'avoir vu sourire souvent, mais jamais ils ne l'avaient entendu rire. Ses paroles taient brves et expressives, disant toujours ce qu'elles voulaient dire, rien de plus : pas d'enjolivements, pas de broderies, pas d'arabesques. Sa conversation tait un fait sans aucun pisode. 
:Quoique Athos et  peine trente ans et ft d'une grande beaut de corps et d'esprit, personne ne lui connaissait de matresse. Jamais il ne parlait de femmes. Seulement il n'empchait pas qu'on en parlt devant lui, quoiqu'il ft facile de voir que ce genre de conversation, auquel il ne se mlait que par des mots amers et des aperus misanthropiques, lui tait parfaitement dsagrable. Sa rserve, sa sauvagerie et son mutisme en faisaient presque un vieillard ; il avait donc, pour ne point droger  ses habitudes, habitu Grimaud  lui obir sur un simple geste ou sur un simple mouvement des lvres. Il ne lui parlait que dans des circonstances suprmes. 
:Mousqueton tait un Normand dont son matre avait chang le nom pacifique de Boniface en celui infiniment plus sonore et plus belliqueux de Mousqueton. Il tait entr au service de Porthos  la condition qu'il serait habill et log seulement, mais d'une faon magnifique ; il ne rclamait que deux heures par jour pour les consacrer  une industrie qui devait suffire  pourvoir  ses autres besoins. Porthos avait accept le march ; la chose lui allait  merveille. Il faisait tailler  Mousqueton des pourpoints dans ses vieux habits et dans ses manteaux de rechange, et, grce  un tailleur fort intelligent qui lui remettait ses hardes  neuf en les retournant, et dont la femme tait souponne de vouloir faire descendre Porthos de ses habitudes aristocratiques, Mousqueton faisait  la suite de son matre fort bonne figure. 
:Quant  Aramis, dont nous croyons avoir suffisamment expos le caractre, caractre du reste que, comme celui de ses compagnons, nous pourrons suivre dans son dveloppement, son laquais s'appelait Bazin. Grce  l'esprance qu'avait son matre d'entrer un jour dans les ordres, il tait toujours vtu de noir, comme doit l'tre le serviteur d'un homme d'Eglise. C'tait un Berrichon de trente-cinq  quarante ans, doux, paisible, grassouillet, occupant  lire de pieux ouvrages les loisirs que lui laissait son matre, faisant  la rigueur pour deux un dner de peu de plats, mais excellent. Au reste, muet, aveugle, sourd et d'une fidlit  toute preuve. 
:Athos habitait rue Frou,  deux pas du Luxembourg ; son appartement se composait de deux petites chambres, fort proprement meubles, dans une maison garnie dont l'htesse encore jeune et vritablement encore belle lui faisait inutilement les doux yeux. Quelques fragments d'une grande splendeur passe clataient  et l aux murailles de ce modeste logement : c'tait une pe, par exemple, richement damasquine, qui remontait pour la faon  l'poque de Franois Ier, et dont la poigne seule, incruste de pierres prcieuses, pouvait valoir deux cents pistoles, et que cependant, dans ses moments de plus grande dtresse, Athos n'avait jamais consenti  engager ni  vendre. Cette pe avait longtemps fait l'ambition de Porthos. Porthos aurait donn dix annes de sa vie pour possder cette pe. 
:Un jour qu'il avait rendez-vous avec une duchesse, il essaya mme de l'emprunter  Athos. Athos, sans rien dire, vida ses poches, ramassa tous ses bijoux : bourses, aiguillettes et chanes d'or, il offrit tout  Porthos ; mais quant  l'pe, lui dit-il, elle tait scelle  sa place et ne devait la quitter que lorsque son matre quitterait lui-mme son logement. Outre son pe, il y avait encore un portrait reprsentant un seigneur du temps de Henri III, vtu avec la plus grande lgance, et qui portait l'ordre du Saint-Esprit, et ce portrait avait avec Athos certaines ressemblances de lignes, certaines similitudes de famille, qui indiquaient que ce grand seigneur, chevalier des ordres du roi, tait son anctre. 
:Quant  Aramis, il ne jouait jamais. C'tait bien le plus mauvais mousquetaire et le plus mchant convive qui se pt voir... Il avait toujours besoin de travailler. Quelquefois, au milieu d'un dner, quand chacun, dans l'entranement du vin et dans la chaleur de la conversation, croyait que l'on en avait encore pour deux ou trois heures  rester  table, Aramis regardait sa montre, se levait avec un gracieux sourire et prenait cong de la socit, pour aller, disait-il, consulter un casuiste avec lequel il avait rendez-vous. D'autres fois, il retournait  son logis pour crire une thse, et priait ses amis de ne pas le distraire. 
:Planchet, le valet de d'Artagnan, supporta noblement la bonne fortune ; il recevait trente sous par jour, et pendant un mois il revenait au logis gai comme pinson et affable envers son matre. Quand le vent de l'adversit commena  souffler sur le mnage de la rue des Fossoyeurs, c'est--dire quand les quarante pistoles du roi Louis XIII furent manges ou  peu prs, il commena des plaintes qu'Athos trouva nausabondes, Porthos indcentes, et Aramis ridicules. Athos conseilla donc  d'Artagnan de congdier le drle, Porthos voulait qu'on le btonnt auparavant, et Aramis prtendit qu'un matre ne devait entendre que les compliments qu'on fait de lui. 
:En attendant, les promesses de M. de Trville allaient leur train. Un beau jour, le roi commanda  M. le chevalier des Essarts de prendre d'Artagnan comme cadet dans sa compagnie des gardes. D'Artagnan endossa en soupirant cet habit, qu'il et voulu, au prix de dix annes de son existence, troquer contre la casaque de mousquetaire. Mais M. de Trville promit cette faveur aprs un noviciat de deux ans, noviciat qui pouvait tre abrg au reste, si l'occasion se prsentait pour d'Artagnan de rendre quelque service au roi ou de faire quelque action d'clat. D'Artagnan se retira sur cette promesse et, ds le lendemain, commena son service. 
:Cependant les quarante pistoles du roi Louis XIII, ainsi que toutes les choses de ce monde, aprs avoir eu un commencement avaient eu une fin, et depuis cette fin nos quatre compagnons taient tombs dans la gne. D'abord Athos avait soutenu pendant quelque temps l'association de ses propres deniers. Porthos lui avait succd, et, grce  une de ces disparitions auxquelles on tait habitu, il avait pendant prs de quinze jours encore subvenu aux besoins de tout le monde ; enfin tait arriv le tour d'Aramis, qui s'tait excut de bonne grce, et qui tait parvenu, disait-il, en vendant ses livres de thologie,  se procurer quelques pistoles. 
:D'Artagnan se trouva donc assez humili de n'avoir eu qu'un repas et demi, car le djeuner chez le prtre ne pouvait compter que pour un demi-repas,  offrir  ses compagnons en change des festins que s'taient procurs Athos, Porthos et Aramis. Il se croyait  charge  la socit, oubliant dans sa bonne foi toute juvnile qu'il avait nourri cette socit pendant un mois, et son esprit proccup se mit  travailler activement. Il rflchit que cette coalition de quatre hommes jeunes, braves, entreprenants et actifs devait avoir un autre but que des promenades dhanches, des leons d'escrime et des lazzi plus ou moins spirituels. 
:En effet, quatre hommes comme eux, quatre hommes dvous les uns aux autres depuis la bourse jusqu' la vie, quatre hommes se soutenant toujours, ne reculant jamais, excutant isolment ou ensemble les rsolutions prises en commun ; quatre bras menaant les quatre points cardinaux ou se tournant vers un seul point, devaient invitablement, soit souterrainement, soit au jour, soit par la mine, soit par la tranche, soit par la ruse, soit par la force, s'ouvrir un chemin vers le but qu'ils voulaient atteindre, si bien dfendu ou si loign qu'il ft. La seule chose qui tonnt d'Artagnan, c'est que ses compagnons n'eussent point song  cela. 
:Comme l'avaient prvu Athos et Porthos, au bout d'une demi-heure d'Artagnan rentra. Cette fois encore il avait manqu son homme, qui avait disparu comme par enchantement. D'Artagnan avait couru, l'pe  la main, toutes les rues environnantes, mais il n'avait rien trouv qui ressemblt  celui qu'il cherchait, puis enfin il en tait revenu  la chose par laquelle il aurait d commencer peut-tre, et qui tait de frapper  la porte contre laquelle l'inconnu tait appuy ; mais c'tait inutilement qu'il avait dix ou douze fois de suite fait rsonner le marteau, personne n'avait rpondu, et des voisins qui, attirs par le bruit, taient accourus sur le seuil de leur porte ou avaient mis le nez  leurs fentres, lui avaient assur que cette maison, dont au reste toutes les ouvertures taient closes, tait depuis six mois compltement inhabite. 
:D'ailleurs les trois mousquetaires y venaient seuls ; ils s'taient mis en qute chacun de son ct, et n'avaient rien trouv, rien dcouvert. Athos avait t mme jusqu' questionner M. de Trville, chose qui, vu le mutisme habituel du digne mousquetaire, avait fort tonn son capitaine. Mais M. de Trville ne savait rien, sinon que, la dernire fois qu'il avait vu le cardinal, le roi et la reine, le cardinal avait l'air fort soucieux, que le roi tait inquiet, et que les yeux rouges de la reine indiquaient qu'elle avait veill ou pleur. Mais cette dernire circonstance l'avait peu frapp, la reine, depuis son mariage, veillant et pleurant beaucoup. 
:Il pensait  Mme Bonacieux. Pour un apprenti mousquetaire, la jeune femme tait presque une idalit amoureuse. Jolie, mystrieuse, initie  presque tous les secrets de cour, qui refltaient tant de charmante gravit sur ses traits gracieux, elle tait souponne de n'tre pas insensible, ce qui est un attrait irrsistible pour les amants novices ; de plus, d'Artagnan l'avait dlivre des mains de ces dmons qui voulaient la fouiller et la maltraiter, et cet important service avait tabli entre elle et lui un de ces sentiments de reconnaissance qui prennent si facilement un plus tendre caractre. 
:Mais, disons-le, pour le moment d'Artagnan tait m d'un sentiment plus noble et plus dsintress. Le mercier lui avait dit qu'il tait riche ; le jeune homme avait pu deviner qu'avec un niais comme l'tait M. Bonacieux, ce devait tre la femme qui tenait la clef de la bourse. Mais tout cela n'avait influ en rien sur le sentiment produit par la vue de Mme Bonacieux, et l'intrt tait rest  peu prs tranger  ce commencement d'amour qui en avait t la suite. Nous disons :  peu prs, car l'ide qu'une jeune femme, belle, gracieuse, spirituelle, est riche en mme temps, n'te rien  ce commencement d'amour, et tout au contraire le corrobore. 
:Puis d'Artagnan, dispos  tre l'amant le plus tendre, tait en attendant un ami trs dvou. Au milieu de ses projets amoureux sur la femme du mercier, il n'oubliait pas les siens. La jolie Mme Bonacieux tait femme  promener dans la plaine Saint-Denis ou dans la foire Saint- Germain en compagnie d'Athos, de Porthos et d'Aramis, auxquels d'Artagnan serait fier de montrer une telle conqute. Puis, quand on a march longtemps, la faim arrive ; d'Artagnan depuis quelque temps avait remarqu cela. On ferait de ces petits dners charmants o l'on touche d'un ct la main d'un ami, et de l'autre le pied d'une matresse. Enfin, dans les moments pressants, dans les positions extrmes, d'Artagnan serait le sauveur de ses amis. 
:D'Artagnan, tout en rflchissant  ses futures amours, tout en parlant  la nuit, tout en souriant aux toiles, remontait la rue du Cherche-Midi ou Chasse-Midi, ainsi qu'on l'appelait alors. Comme il se trouvait dans le quartier d'Aramis, l'ide lui tait venue d'aller faire une visite  son ami, pour lui donner quelques explications sur les motifs qui lui avaient fait envoyer Planchet avec invitation de se rendre immdiatement  la souricire. Or, si Aramis s'tait trouv chez lui lorsque Planchet y tait venu, il avait sans aucun doute couru rue des Fossoyeurs, et n'y trouvant personne que ses deux autres compagnons peut-tre, ils n'avaient d savoir, ni les uns ni les autres, ce que cela voulait dire. Ce drangement mritait donc une explication, voil ce que disait tout haut d'Artagnan. 
:Paris depuis deux heures tait sombre et commenait  se faire dsert. Onze heures sonnaient  toutes les horloges du faubourg Saint- Germain, il faisait un temps doux. D'Artagnan suivait une ruelle situe sur l'emplacement o passe aujourd'hui la rue d'Assas, respirant les manations embaumes qui venaient avec le vent de la rue de Vaugirard et qu'envoyaient les jardins rafrachis par la rose du soir et par la brise de la nuit. Au loin rsonnaient, assourdis cependant par de bons volets, les chants des buveurs dans quelques cabarets perdus dans la plaine. Arriv au bout de la ruelle, d'Artagnan tourna  gauche. La maison qu'habitait Aramis se trouvait situe entre la rue Cassette et la rue Servandoni. 
:D'Artagnan venait de dpasser la rue Cassette et reconnaissait dj la porte de la maison de son ami, enfouie sous un massif de sycomores et de clmatites qui formaient un vaste bourrelet au-dessus d'elle lorsqu'il aperut quelque chose comme une ombre qui sortait de la rue Servandoni. Ce quelque chose tait envelopp d'un manteau, et d'Artagnan crut d'abord que c'tait un homme ; mais,  la petitesse de la taille,  l'incertitude de la dmarche,  l'embarras du pas, il reconnut bientt une femme. De plus, cette femme, comme si elle n'et pas t bien sre de la maison qu'elle cherchait, levait les yeux pour se reconnatre, s'arrtait, retournait en arrire, puis revenait encore. D'Artagnan fut intrigu. 
:Plac o il tait, d'Artagnan ne pouvait voir le visage d'Aramis, nous disons d'Aramis, parce que le jeune homme ne faisait aucun doute que ce ft son ami qui dialogut de l'intrieur avec la dame de l'extrieur ; la curiosit l'emporta donc sur la prudence, et, profitant de la proccupation dans laquelle la vue du mouchoir paraissait plonger les deux personnages que nous avons mis en scne, il sortit de sa cachette, et prompt comme l'clair, mais touffant le bruit de ses pas, il alla se coller  un angle de la muraille, d'o son oeil pouvait parfaitement plonger dans l'intrieur de l'appartement d'Aramis. 
:-- Oh ! parlons-en, au contraire, Madame, parlons-en : c'est la soire heureuse et rayonnante de ma vie. Vous rappelez-vous la belle nuit qu'il faisait ? Comme l'air tait doux et parfum, comme le ciel tait bleu et tout maill d'toiles ! Ah ! cette fois, Madame, j'avais pu tre un instant seul avec vous ; cette fois, vous tiez prte  tout me dire, l'isolement de votre vie, les chagrins de votre coeur. Vous tiez appuye  mon bras, tenez,  celui-ci. Je sentais, en inclinant ma tte  votre ct, vos beaux cheveux effleurer mon visage, et chaque fois qu'ils l'effleuraient je frissonnais de la tte aux pieds. Oh ! reine, reine ! oh ! vous ne savez pas tout ce qu'il y a de flicits du ciel, de joies du paradis enfermes dans un moment pareil. Tenez, mes biens, ma fortune, ma gloire, tout ce qu'il me reste de jours  vivre, pour un pareil instant et pour une semblable nuit ! car cette nuit-l, Madame, cette nuit-l vous m'aimiez, je vous le jure. 
:-- Oh ! oui, oui, cela est vrai, et un autre amour que le mien aurait succomb  cette preuve ; mais mon amour,  moi, en est sorti plus ardent et plus ternel. Vous avez cru me fuir en revenant  Paris, vous avez cru que je n'oserais quitter le trsor sur lequel mon matre m'avait charg de veiller. Ah ! que m'importent  moi tous les trsors du monde et tous les rois de la terre ! Huit jours aprs, j'tais de retour, Madame. Cette fois, vous n'avez rien eu  me dire : j'avais risqu ma faveur, ma vie, pour vous voir une seconde, je n'ai pas mme touch votre main, et vous m'avez pardonn en me voyant si soumis et si repentant. 
:Plus loin, une grande terreur le prit encore, ce fut en ctoyant le cimetire Saint-Jean o on enterrait les criminels d'Etat. Une seule chose le rassura un peu, c'est qu'avant de les enterrer on leur coupait gnralement la tte, et que sa tte  lui tait encore sur ses paules. Mais lorsqu'il vit que la voiture prenait la route de la Grve, qu'il aperut les toits aigus de l'Htel de Ville, que la voiture s'engagea sous l'arcade, il crut que tout tait fini pour lui, voulut se confesser  l'exempt, et, sur son refus, poussa des cris si pitoyables que l'exempt annona que, s'il continuait  l'assourdir ainsi, il lui mettrait un billon. 
:Cette fois, il n'y avait plus de doute, c'tait  la Croix-du-Trahoir qu'on excutait les criminels subalternes. Bonacieux s'tait flatt en se croyant digne de Saint-Paul ou de la place de Grve : c'tait  la Croix- du-Trahoir qu'allaient finir son voyage et sa destine ! Il ne pouvait voir encore cette malheureuse croix, mais il la sentait en quelque sorte venir au-devant de lui. Lorsqu'il n'en fut plus qu' une vingtaine de pas, il entendit une rumeur, et la voiture s'arrta. C'tait plus que n'en pouvait supporter le pauvre Bonacieux, dj cras par les motions successives qu'il avait prouves ; il poussa un faible gmissement, qu'on et pu prendre pour le dernier soupir d'un moribond, et il s'vanouit. 
:Cet homme, c'tait Armand-Jean Duplessis, cardinal de Richelieu, non point tel qu'on nous le reprsente, cass comme un vieillard, souffrant comme un martyr, le corps bris, la voix teinte, enterr dans un grand fauteuil comme dans une tombe anticipe, ne vivant plus que par la force de son gnie, et ne soutenant plus la lutte avec l'Europe que par l'ternelle application de sa pense ; mais tel qu'il tait rellement  cette poque, c'est--dire adroit et galant cavalier, faible de corps dj, mais soutenu par cette puissance morale qui a fait de lui un des hommes les plus extraordinaires qui aient exist ; se prparant enfin, aprs avoir soutenu le duc de Nevers dans son duch de Mantoue, aprs avoir pris Nmes, Castres et Uzs,  chasser les Anglais de l'le de R et  faire le sige de La Rochelle. 
:Mais lorsque le cardinal ajouta que non seulement Mme de Chevreuse tait venue  Paris, mais encore que la reine avait renou avec elle  l'aide d'une de ces correspondances mystrieuses qu' cette poque on nommait une cabale ; lorsqu'il affirma que lui, le cardinal, allait dmler les fils les plus obscurs de cette intrigue, quand, au moment d'arrter sur le fait, en flagrant dlit, nanti de toutes les preuves, l'missaire de la reine prs de l'exile, un mousquetaire avait os interrompre violemment le cours de la justice en tombant, l'pe  la main, sur d'honntes gens de loi chargs d'examiner avec impartialit toute l'affaire pour la mettre sous les yeux du roi, Louis XIII ne se contint plus, il fit un pas vers l'appartement de la reine avec cette ple et muette indignation qui, lorsqu'elle clatait, conduisait ce prince jusqu' la plus froide cruaut. 
:Ces penses, toutes dores qu'elles taient par un dernier reflet d'amour, n'en taient pas moins tristes. Anne d'Autriche, prive de la confiance de son mari, poursuivie par la haine du cardinal, qui ne pouvait lui pardonner d'avoir repouss un sentiment plus doux, ayant sous les yeux l'exemple de la reine mre, que cette haine avait tourmente toute sa vie - quoique Marie de Mdicis, s'il faut en croire les mmoires du temps, et commenc par accorder au cardinal le sentiment qu'Anne d'Autriche finit toujours par lui refuser -, Anne d'Autriche avait vu tomber autour d'elle ses serviteurs les plus dvous, ses confidents les plus intimes, ses favoris les plus chers. Comme ces malheureux dous d'un don funeste, elle portait malheur  tout ce qu'elle touchait, son amiti tait un signe fatal qui appelait la perscution. Mme de Chevreuse et Mme de Vernet taient exiles ; enfin La Porte ne cachait pas  sa matresse qu'il s'attendait  tre arrt d'un instant  l'autre. 
:-- Je dis, Sire, que ma sant se perd dans ces luttes excessives et dans ces travaux ternels. Je dis que, selon toute probabilit, je ne pourrai pas soutenir les fatigues du sige de La Rochelle, et que mieux vaut que vous nommiez l ou M. de Cond, ou M. de Bassompierre, ou enfin quelque vaillant homme dont c'est l'tat de mener la guerre, et non pas moi qui suis homme d'Eglise et qu'on dtourne sans cesse de ma vocation pour m'appliquer  des choses auxquelles je n'ai aucune aptitude. Vous en serez plus heureux  l'intrieur, Sire, et je ne doute pas que vous n'en soyez plus grand  l'tranger. 
:L'htelier avait l'air du plus honnte homme de la terre, il reut les voyageurs son bougeoir d'une main et son bonnet de coton de l'autre ; il voulut loger les deux voyageurs chacun dans une charmante chambre, malheureusement chacune de ces chambres tait  l'extrmit de l'htel. D'Artagnan et Athos refusrent ; l'hte rpondit qu'il n'y en avait cependant pas d'autres dignes de Leurs Excellences ; mais les voyageurs dclarrent qu'ils coucheraient dans la chambre commune, chacun sur un matelas qu'on leur jetterait  terre. L'hte insista, les voyageurs tinrent bon ; il fallut faire ce qu'ils voulurent. 
:Le duc marchait si rapidement, que d'Artagnan avait peine  le suivre. Il traversa successivement plusieurs salons d'une lgance dont les plus grands seigneurs de France n'avaient pas mme l'ide, et il parvint enfin dans une chambre  coucher qui tait  la fois un miracle de got et de richesse. Dans l'alcve de cette chambre tait une porte, prise dans la tapisserie, que le duc ouvrit avec une petite clef d'or qu'il portait suspendue  son cou par une chane du mme mtal. Par discrtion, d'Artagnan tait rest en arrire ; mais au moment o Buckingham franchissait le seuil de cette porte, il se retourna, et voyant l'hsitation du jeune homme : 
:-- Vous l'avez dit, Milord, car justement  cette heure qu'il est question de guerre, je vous avoue que je ne vois dans Votre Grce qu'un Anglais, et par consquent qu'un ennemi que je serais encore plus enchant de rencontrer sur le champ de bataille que dans le parc de Windsor ou dans les corridors du Louvre ; ce qui, au reste, ne m'empchera pas d'excuter de point en point ma mission et de me faire tuer, si besoin est, pour l'accomplir ; mais, je le rpte  Votre Grce, sans qu'elle ait personnellement pour cela plus  me remercier de ce que je fais pour moi dans cette seconde entrevue, que de ce que j'ai dj fait pour elle dans la premire. 
:-- Pardieu ! on s'est bien gn pour Athos ! En tout cas, jeune homme, croyez-en un homme qui est depuis trente ans  la cour : ne vous endormez pas dans votre scurit, ou vous tes perdu. Bien au contraire, et c'est moi qui vous le dis, voyez des ennemis partout. Si l'on vous cherche querelle, vitez-la, ft-ce un enfant de dix ans qui vous la cherche ; si l'on vous attaque de nuit ou de jour, battez en retraite et sans honte ; si vous traversez un pont, ttez les planches, de peur qu'une planche ne vous manque sous le pied ; si vous passez devant une maison qu'on btit, regardez en l'air de peur qu'une pierre ne vous tombe sur la tte ; si vous rentrez tard, faites-vous suivre par votre laquais, et que votre laquais soit arm, si toutefois vous tes sr de votre laquais. Dfiez-vous de tout le monde, de votre ami, de votre frre, de votre matresse, de votre matresse surtout. " 
:Chose trange et qui fit frissonner d'Artagnan de la plante des pieds  la racine des cheveux, cette douce lumire, cette calme lampe clairait une scne de dsordre pouvantable ; une des vitres de la fentre tait casse, la porte de la chambre avait t enfonce et,  demi brise, pendait  ses gonds ; une table qui avait d tre couverte d'un lgant souper gisait  terre ; les flacons en clats, les fruits crass jonchaient le parquet ; tout tmoignait dans cette chambre d'une lutte violente et dsespre ; d'Artagnan crut mme reconnatre au milieu de ce ple- mle trange des lambeaux de vtements et quelques taches sanglantes maculant la nappe et les rideaux. 
:" Alors je ne vis plus rien ; mais j'entendis le bruit des meubles que l'on brise. La femme criait et appelait au secours. Mais bientt ses cris furent touffs ; les trois hommes se rapprochrent de la fentre, emportant la femme dans leurs bras ; deux descendirent par l'chelle et la transportrent dans la voiture, o le petit vieux entra aprs elle. Celui qui tait rest dans le pavillon referma la croise, sortit un instant aprs par la porte et s'assura que la femme tait bien dans la voiture : ses deux compagnons l'attendaient dj  cheval, il sauta  son tour en selle ;, le laquais reprit sa place prs du cocher ; le carrosse s'loigna au galop escort par les trois cavaliers, et tout fut fini. A partir de ce moment-l, je n'ai plus rien vu, rien entendu. " 
:Vers six heures du matin, d'Artagnan se rveilla avec ce malaise qui accompagne ordinairement le point du jour aprs une mauvaise nuit. Sa toilette n'tait pas longue  faire ; il se tta pour savoir si on n'avait pas profit de son sommeil pour le voler, et ayant retrouv son diamant  son doigt, sa bourse dans sa poche et ses pistolets  sa ceinture, il se leva, paya sa bouteille et sortit pour voir s'il n'aurait pas plus de bonheur dans la recherche de son laquais le matin que la nuit. En effet, la premire chose qu'il aperut  travers le brouillard humide et gristre fut l'honnte Planchet qui, les deux chevaux en main, l'attendait  la porte d'un petit cabaret borgne devant lequel d'Artagnan tait pass sans mme souponner son existence. 
:L'hte, en voyant un jeune homme suivi d'un laquais et de deux chevaux de main, s'avana respectueusement sur le seuil de la porte. Or, comme il avait dj fait onze lieues, d'Artagnan jugea  propos de s'arrter, que Porthos ft ou ne ft pas dans l'htel. Puis peut-tre n'tait-il pas prudent de s'informer du premier coup de ce qu'tait devenu le mousquetaire. Il rsulta de ces rflexions que d'Artagnan, sans demander aucune nouvelle de qui que ce ft, descendit, recommanda les chevaux  son laquais, entra dans une petite chambre destine  recevoir ceux qui dsiraient tre seuls, et demanda  son hte une bouteille de son meilleur vin et un djeuner aussi bon que possible, demande qui corrobora encore la bonne opinion que l'aubergiste avait prise de son voyageur  la premire vue. 
:-- Oui, Monsieur, et c'est lui qui m'a appris  nouer un collet et  placer une ligne de fond. Il en rsulte que lorsque j'ai vu que notre gredin d'hte nous nourrissait d'un tas de grosses viandes bonnes pour des manants, et qui n'allaient point  deux estomacs aussi dbilits que les ntres, je me suis remis quelque peu  mon ancien mtier. Tout en me promenant dans le bois de M. le Prince, j'ai tendu des collets dans les passes ; tout en me couchant au bord des pices d'eau de Son Altesse, j'ai gliss des lignes dans les tangs. De sorte que maintenant, grce  Dieu, nous ne manquons pas, comme Monsieur peut s'en assurer, de perdrix et de lapins, de carpes et d'anguilles, tous aliments lgers et sains, convenables pour des malades. 
