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:Comme il portait beau par nature et par pose d'ancien sous-officier, il cambra sa taille, frisa sa moustache d'un geste militaire et familier, et jeta sur les dneurs attards un regard rapide et circulaire, un de ces regards de joli garon, qui s'tendent comme des coups d'pervier. 
:Les femmes avaient lev la tte vers lui, trois petites ouvrires, une matresse de musique entre deux ges, mal peigne, nglige, coiffe d'un chapeau toujours poussireux et vtue toujours d'une robe de travers, et deux bourgeoises avec leurs maris, habitues de cette gargote  prix fixe. 
:Comment se prsenterait-elle  ? Il n'en savait rien, mais il l'attendait depuis trois mois, tous les jours, tous les soirs. Quelquefois cependant, grce  sa belle mine et  sa tournure galante, il volait, par-ci, par-l, un peu d'amour, mais il esprait toujours plus et mieux. 
:" Je dirige la politique  La Vie Franaise. Je fais le Snat au Salut, et, de temps en temps, des chroniques littraires pour La Plante. Voil, j'ai fait mon chemin. " 
:" Je crve de faim, tout simplement. Une fois mon temps fini, j'ai voulu venir ici pour... pour faire fortune ou plutt pour vivre  Paris  ; et voil six mois que je suis employ aux bureaux du chemin de fer du Nord,  quinze cents francs par an, rien de plus. " 
:" J'ai cherch partout, je n'ai rien dcouvert. Mais j'ai quelque chose en vue en ce moment, on m'offre d'entrer comme cuyer au mange Pellerin. L, j'aurai, au bas mot, trois mille francs. " 
:Il parlait en gaillard tranquille qui connat la vie, et il souriait en regardant passer la foule. Mais tout d'un coup il se mit  tousser, et s'arrta pour laisser finir la quinte, puis, d'un ton dcourag  : 
:Ils arrivrent au boulevard Poissonnire, devant une grande porte vitre, derrire laquelle un journal ouvert tait coll sur les deux faces. Trois personnes arrtes le lisaient. 
:Forestier reparut tenant par le bras un grand garon maigre, de trente  quarante ans, en habit noir et en cravate blanche, trs brun, la moustache roule en pointes aigus, et qui avait l'air insolent et content de lui. 
:" Tu me rendras a quand tu pourras. Loue ou achte au mois, en donnant un acompte, les vtements qu'il te faut  ; enfin arrange-toi, mais viens dner  la maison, demain, sept heures et demie, 17, rue Fontaine. " 
:Dans le vaste corridor d'entre qui mne  la promenade circulaire, o rde la tribu pare des filles, mle  la foule sombre des hommes, un groupe de femmes attendait les arrivants devant un des trois comptoirs o trnaient, fardes et dfrachies, trois marchandes de boissons et d'amour. 
:Le second, moins haut, plus trapu, s'avanait  son tour et rptait le mme exercice, que le dernier recommenait encore, au milieu de la faveur plus marque du public. 
:Mais Duroy ne s'occupait gure du spectacle, et, la tte tourne, il regardait sans cesse derrire lui le grand promenoir plein d'hommes et de prostitues. 
:Et, tournant  gauche, ils pntrrent dans une espce de jardin couvert, que deux grandes fontaines de mauvais got rafrachissaient. Sous des ifs et des thuyas en caisse, des hommes et des femmes buvaient sur des tables de zinc. 
:Son pantalon, un peu' trop large, dessinait mal la jambe, semblait s'enrouler autour du mollet, avait cette apparence fripe que prennent les vtements d'occasion sur les membres qu'ils recouvrent par aventure. Seul, l'habit n'allait pas mal, s'tant trouv  peu prs juste pour la taille. 
:N'ayant chez lui que son petit miroir  barbe, il n'avait pu se contempler entirement, et comme il n'y voyait que fort mal les diverses parties de sa toilette improvise, il s'exagrait les imperfections, s'affolait  l'ide d'tre grotesque. 
:Mais voil qu'en s'apercevant brusquement dans la glace, il ne s'tait pas mme reconnu  ; il s'tait pris pour un autre, pour un homme du monde, qu'il avait trouv fort bien, fort chic, au premier coup d'oeil. 
:Il balbutia  : " Madame, je suis... " Elle lui tendit la main  : " Je le sais, monsieur. Charles m'a racont votre rencontre d'hier soir, et je suis trs heureuse qu'il ait eu la bonne inspiration de vous prier de dner avec nous aujourd'hui. " 
:Elle tait vtue d'une robe de cachemire bleu ple qui dessinait bien sa taille souple et sa poitrine grasse. 
:Sa cravate, mal noue, ne semblait pas  sa premire sortie. Il s'avana avec des grces de vieux beau et, prenant la main de Mme Forestier, mit un baiser sur son poignet. Dans le mouvement qu'il fit en se baissant, sa longue chevelure se rpandit comme de l'eau sur le bras nu de la jeune femme. 
:Et Forestier entra  son tour en s'excusant d'tre en retard. Mais il avait t retenu au journal par l'affaire Morel. M. Morel, dput radical, venait d'adresser une question au ministre sur une demande de crdit relative  la colonisation de l'Algrie. 
:Forestier, souriant et srieux, surveillait, changeait avec sa femme des regards d'intelligence,  la faon de compres accomplissant ensemble une besogne difficile et qui marche  souhait. 
:" De cette faon, disait-il, vous crerez une socit nergique, ayant appris depuis longtemps  connatre et  aimer le pays, sachant sa langue et au courant de toutes ces graves questions locales auxquelles se heurtent infailliblement les nouveaux venus. " 
:" Si vous saviez, madame, quels bons moments m'a fait passer La Vie Franaise quand j'tais l-bas dans le dsert. C'est vraiment le seul journal qu'on puisse lire hors de France, parce qu'il est plus littraire, plus spirituel et moins monotone que tous les autres. On trouve de tout l-dedans. " 
:Jacques Rival aussi s'en venait, un cigare  la bouche, et Duroy se leva pour partir, ayant peur de gter par quelque mot maladroit la besogne faite, son oeuvre de conqute commence. 
:Puis il se regarda longuement, merveill d'tre vraiment aussi joli garon  ; puis il se sourit avec complaisance  ; puis, prenant cong de son image, il se salua trs bas, avec crmonie, comme on salue les grands personnages. 
:La chambre du jeune homme, au cinquime tage, donnait, comme sur un abme profond, sur l'immense tranche du chemin de fer de l'Ouest, juste au-dessus de la sortie du tunnel, prs de la gare des Batignolles. Duroy ouvrit sa fentre et s'accouda sur l'appui de fer rouill. 
:Puis il se dit . " Allons, au travail  ! " Il posa sa lumire sur sa table  ; mais au moment de se mettre  crire, il s'aperut qu'il n'avait chez lui qu'un cahier de papier  lettres. 
:Et il s'arrta net, ne sachant comment amener ce qui suivrait, son embarquement, son voyage, ses premires motions. 
:Il avait eu au rgiment des succs de garnison, des bonnes fortunes faciles et mme des aventures dans un monde plus lev, ayant sduit la fille d'un percepteur, qui voulait tout quitter pour le suivre, et la femme d'un avou, qui avait tent de se noyer par dsespoir d'tre dlaisse. 
:Alors, ressaisi par l'espoir confus et joyeux qui hantait toujours son esprit, il jeta,  tout hasard, un baiser dans la nuit, un baiser d'amour vers l'image de la femme attendue, un baiser de dsir vers la fortune convoite. puis il ferma sa fentre et commena  se dvtir en murmurant  : 
:" Bah, je serai mieux dispos demain matin. Je n'ai pas l'esprit libre ce soir. Et puis, j'ai peut-tre aussi un peu trop bu. On ne travaille pas bien dans ces conditions-l. " 
:S'tant assis sur un banc, il se remit  rver. Un jeune homme allait et venait devant lui, trs lgant, attendant une femme sans doute. 
:" a va tre charmant de collaborer comme a. Je suis ravie de votre ide. Tenez, asseyez-vous  ma place, car on connat mon criture au journal. Et nous allons vous tourner un article, mais l, un article  succs. " 
:Mais comme il ne savait par o commencer, elle se mit  l'interroger comme aurait fait un prtre au confessionnal, posant des questions prcises qui lui rappelaient des dtails oublis, des personnages rencontrs, des figures seulement aperues. 
:" L'Algrie est un grand pays franais sur la frontire des grands pays inconnus qu'on appelle le dsert, le Sahara, l'Afrique centrale, etc., etc. 
:Et elle pronona d'une voix joyeuse  : " La suite  demain  ! " Puis, se relevant  : " C'est comme a qu'on crit un article, mon cher monsieur. Signez, s'il vous plat. " 
:Il s'arrta en voyant un homme. Mme Forestier parut gne une seconde, puis elle dit, de sa voix naturelle, bien qu'un peu de rose lui ft mont des paules au visage  : 
:Et il s'aperut que l'arrive de cet inconnu, brisant un tte--tte charmant o son coeur s'accoutumait dj, avait fait passer en lui cette impression de froid et de dsesprance qu'une parole entendue, une misre entrevue, les moindres choses parfois suffisent  nous donner. 
:Il n'avait plus rien  faire jusqu' trois heures  ; et il n'tait pas encore midi. Il lui restait en poche six francs cinquante  : il alla djeuner au bouillon Duval. Puis il rda sur le boulevard  ; et comme trois heures sonnaient, il monta l'escalier-rclame de La Vie Franaise. 
:Forestier demanda  : " O loge-t-il  ? " Et comme il avait manqu son trente-septime coup, il ouvrit une armoire o Duroy aperut une vingtaine de bilboquets superbes, rangs et numrots comme des bibelots dans une collection. Puis ayant pos son instrument  sa place ordinaire, il rpta  : 
:On sentait l-dedans le renferm, le cuir des meubles, le vieux tabac et l'imprimerie  ; on sentait cette odeur particulire des salles de rdaction que connaissent tous les journalistes. 
:Et Duroy, ayant serr toutes les mains sans savoir mme le nom de leurs possesseurs, redescendit le bel escalier, le coeur joyeux et l'esprit allgre. 
:Il pensa  : " Que vais-je faire, maintenant  ? " Et il se dcida  aller  son bureau toucher son mois et donner sa dmission. Il tressaillait d'avance de plaisir  la pense de la tte que feraient son chef et ses collgues. L'ide de l'effarement du chef, surtout, le ravissait. 
:Son bureau tait une grande pice sombre, o il fallait tenir le gaz allum presque tout le jour en hiver. Elle donnait sur une cour troite, en face d'autres bureaux. Ils taient huit employs l-dedans, plus un sous-chef dans un coin, cach derrire un paravent. 
:Il y eut parmi les employs un mouvement de stupfaction, et la tte de M. Potel apparut, effare, au-dessus du paravent qui l'enfermait comme une bote. 
:-- J'ai dit que je m'en fichais un peu. Je ne viens aujourd'hui que pour donner ma dmission. Je suis entr comme rdacteur  La Vie Franaise avec cinq cents francs par mois, plus les lignes. J'y ai mme dbut ce matin. " 
:A l'autre bout de la grande table, un petit homme trs ple, bouffi, trs gras, chauve, avec un crne tout blanc et luisant, crivait, le nez sur son papier, par suite d'une myopie excessive. 
:" Si tu n'es pas plus exact que a, tu rateras ton avenir, toi. Le pre Walter comptait sur ta copie. Je vais lui dire que ce sera pour demain. Si tu crois que tu seras pay pour ne rien faire, tu te trompes. " 
:Puis il recommena  crire avec gravit, avec l'intention vidente de bien tablir les distances, de bien mettre  sa place son ancien camarade et nouveau confrre. 
:Ils entrrent dans un caf et se firent servir des boissons fraches. Et Saint-Potin se mit  parler. Il parla de tout le monde et du journal avec une profusion de dtails surprenants. 
:Ayant dn chez un marchand de vin auprs de l'arc de triomphe de l'toile, il revint lentement  pied chez lui par les boulevards extrieurs, et il s'assit devant sa table pour travailler. 
:Duroy n'avait point song que le mari pouvait tre l. Il insista cependant  : " Dites-lui que c'est moi, pour une affaire pressante, " 
:" Non... voil... c'est que... je n'arrive pas encore  faire mon article... et tu as t... vous avez t si... si... gentils la dernire fois que... que j'esprais... que j'ai os venir... " 
:Il ne parla donc plus des Souvenirs d'un chasseur d'Afrique, en se promettant d'tre souple et rus, puisqu'il le fallait, et de faire, en attendant mieux, son mtier de reporter avec zle. 
:Cependant, comme il ne touchait que dix centimes la ligne, plus ses deux cents francs de fixe, et comme la vie de boulevard, la vie de caf, la vie de restaurant cote cher, il n'avait jamais le sou et se dsolait de sa misre. 
:Et il se mit  tourner autour de la table, en l'excitant  le poursuivre, tandis qu'elle s'en venait derrire lui, souriant toujours avec une sorte de condescendance polie, et tendant parfois la main pour le toucher, mais sans s'abandonner jusqu' courir. 
:" Nous serons tous les quatre seulement, une vraie partie carre. C'est trs amusant ces petites ftes-l, pour nous autres femmes qui n'y sommes pas habitues. " 
:On ouvrit la porte et les deux jeunes femmes parurent, suivies d'un matre d'htel, voiles, caches, discrtes, avec cette allure de mystre charmant qu'elles prennent en ces endroits o les voisinages et les rencontres sont suspects. 
:Comme elle l'avait annonc en se mettant  table, Mme de Marelle tait pocharde, et elle le reconnaissait, avec une grce gaie et bavarde de femme qui accentue, pour amuser ses convives, une pointe d'ivresse trs relle. 
:" Si j'osais, que ferait-elle  ? " pensait-il. Et le souvenir de toutes les polissonneries chuchotes pendant le dner l'enhardissait, mais la peur du scandale le retenait en mme temps. 
:Elle ne disait rien non plus, immobile, enfonce en son coin. Il et pens qu'elle dormait s'il n'avait vu briller ses yeux chaque fois qu'un rayon de lumire pntrait dans la voiture. 
:La petite bonne ouvrit la porte. Elle avait son visage ordinaire. Il se rassura, comme s'il se ft attendu  ce que la domestique lui montrt une figure bouleverse. 
:Il se retourna. Elle n'avait point boug, et semblait attendre. Il s'lana, balbutiant  : " Comme je vous aime  ! comme je vous aime  ! " Elle ouvrit les bras et tomba sur sa poitrine  ; puis, ayant lev la tte vers lui, ils s'embrassrent longtemps. 
:Il pensait  : " C'est plus facile que je n'aurais cru. a va trs bien. " Et, leurs lvres s'tant spares, il souriait, sans dire un mot, en tchant de mettre dans son regard une infinit d'amour. 
:Elle dit  : " A la mme heure, mardi. " Et, comme la nuit tait venue, elle attira sa tte dans la portire et le baisa sur les lvres. Puis, le cocher ayant fouett sa bte, elle cria  : " Adieu, Bel-Ami " et le vieux coup s'en alla au trot fatigu d'un cheval blanc. 
:Il rptait  : " Mais ce sont des ouvriers, des rustres. Songe qu'il faudrait aller en justice, que tu pourrais tre reconnue, arrte, perdue. On ne se commet pas avec des gens comme a. " 
:Duroy, inquiet et mcontent, pensait  : " a va me coter un argent fou, ce logis-l. Il va falloir que j'emprunte encore. C'est idiot, ce qu'elle a fait. " 
:" Est-ce gentil, dis, est-ce gentil  ? Et pas  monter, c'est sur la rue, au rez-de-chausse  ! On peut entrer et sortir par la fentre sans que le concierge vous voie. Comme nous nous aimerons, l-dedans. " 
:Elle avait pos un gros paquet sur le guridon, au milieu de la pice. Elle l'ouvrit et en tira un savon, une bouteille d'eau de Lubin, une ponge, une bote d'pingles  cheveux, un tire-bouchon et un petit fer  friser pour rajuster les mches de son front qu'elle dfaisait toutes les fois. 
:" Mon mari arrive ce soir, aprs six semaines d'inspection. Nous aurons donc relche huit jours. Quelle corve, mon chri  ! 
:Duroy demeura stupfait. Il ne songeait vraiment plus qu'elle tait marie. En voil un homme dont il aurait voulu voir la tte, rien qu'une fois, pour le connatre. 
:" Si tu veux, quand nous nous serons bien aims, tu m'emmneras dner quelque part. Je me suis faite libre. " 
:L'entre de Clotilde fit sensation par l'lgance de sa toilette. Les deux couples cessrent de chuchoter, les trois cochers cessrent de discuter, et le particulier qui fumait, ayant t sa pipe de sa bouche et crach devant lui, regarda en tournant un peu la tte. 
:Il pensa  : " Bah  ! qu'importe le pass  ? Je suis bien bte de me troubler de a. " Et, souriant, il rpondit  : 
:Alors commena une srie d'excursions dans tous les endroits louches o s'amuse le peuple  ; et Duroy dcouvrit dans sa matresse un got passionn pour ce vagabondage d'tudiants en goguette. 
:Elle se jugeait admirablement dguise, et, bien qu'elle ft en ralit cache  la faon des autruches, elle allait dans les tavernes les plus mal fames. 
:Elle avait voulu que Duroy s'habillt en ouvrier  ; mais il rsista et garda sa tenue correcte de boulevardier, sans vouloir mme changer son haut chapeau contre un chapeau de feutre mou. 
:Et elle lui serrait le bras avec bonheur, avec le dsir confus peut-tre d'tre injurie et dfendue, de voir des hommes se battre pour elle, mme ces hommes-l, avec son bien-aim. 
:Il rpondit aussitt  : " Impossible dner. " Puis il rflchit qu'il serait bien bte de se priver des moments agrables qu'elle pourrait lui donner, et il ajouta  : " Mais je t'attendrai,  neuf heures, dans notre logis. " 
:" Dites donc, Foucart, j'ai oubli mon portefeuille chez moi, et il faut que j'aille dner au Luxembourg. Prtez-moi cinquante sous pour payer ma voiture. " 
:Et, ayant saisi les pices blanches, Duroy descendit en courant l'escalier, puis alla dner dans une gargotte o il chouait aux jours de misre. 
:" Qu'est-ce que tu as  ? pourquoi prends-tu ces manires-l  ? J'ai le dsir de faire un tour, je ne vois pas en quoi cela peut te fcher. " 
:Puis, tout  coup, il devina, et une colre indigne le saisit. Sa matresse avait parl, en effet, de monnaie glisse dans la doublure et qu'on retrouvait aux heures de pauvret. C'tait elle qui lui avait fait cette aumne. 
:Et il travailla jusqu' sept heures. Puis il alla dner et prit de nouveau trois francs sur le mme argent. Les deux bocks de la soire portrent  neuf francs trente centimes sa dpense du jour. 
:Ils se sparrent vers minuit, aprs avoir pris rendez-vous seulement pour le mercredi de la semaine suivante, car Mme de Marelle avait plusieurs dners en ville de suite. 
:Le lendemain, en payant son djeuner, comme Duroy cherchait les quatre pices de monnaie qui devaient lui rester, il s'aperut qu'elles taient cinq, dont une en or. 
:Elle trouva moyen -- bien qu'il lui et dit, d'un air furieux  : " Tu sais, ne recommence pas la plaisanterie des autres soirs, parce que je me fcherais " -- de glisser encore vingt francs dans la poche de son pantalon la premire fois qu'ils se rencontrrent. 
:Il laissa d'abord Clotilde dans la voiture pour aller chercher le coupon afin qu'elle ne vt pas qu'on le lui offrait, puis il la vint prendre et ils entrrent, salus par les contrleurs. 
:Mais Mme de Marelle ne regardait gure la scne, uniquement proccupe des filles qui circulaient derrire son dos  ; et elle se retournait sans cesse pour les voir, avec une envie de les toucher, de palper leur corsage, leurs joues, leurs cheveux, pour savoir comment c'tait fait, ces tres-l. 
:Il rpondit  : " Non. Tu dois te tromper. " Mais il l'avait aperue depuis longtemps dj. C'tait Rachel qui rdait autour d'eux avec une colre dans les yeux et des mots violents sur les lvres. 
:Il n'avait encore rien rpondu. Alors elle s'tait obstine  tre reconnue, salue, et elle revenait sans cesse derrire la loge, attendant un moment favorable. 
:Elle s'lana dans un fiacre vide arrt devant l'tablissement. Il y sauta derrire elle, et comme le cocher demandait  : " O faut-il aller, bourgeois  ? " il rpondit . " O vous voudrez. " 
:Une gaiet s'leva dans le groupe qui l'entourait. Un monsieur dit  : " Bravo, la petite  ! " et un jeune voyou arrt entre les roues du fiacre, enfonant sa tte dans la portire ouverte, cria avec un accent suraigu  : " Bonsoir, Bibi  ! " 
:Il s'habilla lentement, puis s'assit devant sa fentre et se mit  rflchir. Il se sentait, dans tout le corps, une espce de courbature, comme s'il avait reu, la veille, une vole de coups de bton. 
:Alors il retourna, un soir, aux Folies-Bergre, avec l'espoir d'y trouver Rachel. Il l'aperut, en effet, ds l'entre, car elle ne quittait gure cet tablissement. 
:" Je ne serai jamais, jamais votre matresse, entendez-vous. Il est donc absolument inutile, il serait mme mauvais pour vous de persister dans ce dsir... Et maintenant que... l'opration est faite... voulez-vous que nous soyons amis, bons amis, mais l, de vrais amis, sans arrire-pense  ? " 
:Il les baisa, l'une aprs l'autre, puis il dit simplement en relevant la tte  : " Cristi, si j'avais trouv une femme comme vous, avec quel bonheur je l'aurais pouse  ! " 
:Une nouvelle entre eut lieu, celle d'une petite blonde frise, qui dtermina la sortie d'une grande personne sche, entre deux ges. 
:Mais elle s'aperut que la nuit venait et elle sonna pour les lampes, tout en coutant la causerie qui coulait comme un ruisseau de guimauve, et en pensant qu'elle avait oubli de passer chez le graveur pour les cartes d'invitation du prochain dner. 
:Ds qu'il fut parti, une des femmes dclara  : " Il est drle, ce garon. Qui est-ce  ? " Mme Walter rpondit  : " Un de nos rdacteurs, qui ne fait encore que la menue besogne du journal, mais je ne doute pas qu'il arrive vite. " 
:M. Boisrenard, qui avait pour lui une longue pratique, manquait de matrise et de chic  ; il manquait surtout de la rouerie native qu'il fallait pour pressentir chaque jour les ides secrtes du patron. 
:Duroy tait dans toute la joie de sa nomination aux fonctions de chef des chos quand il reut un petit carton grav, o il lut  : " M. et Mme Walter prient Monsieur Georges Duroy de leur faire le plaisir de venir dner chez eux le jeudi 20 janvier. " 
:Duroy avait fini par prendre got  ce divertissement, et il commenait  devenir fort, sous la direction et grce aux conseils de Saint-Potin. 
:Il arriva justement, pour la premire fois,  faire vingt points de suite, le jour mme o il devait dner chez Mme Walter. " Bonne journe, pensa-t-il, j'ai tous les succs. " Car l'adresse au bilboquet confrait vraiment une sorte de supriorit dans les bureaux de La Vie Franaise. 
:Au milieu d'une table desservie, un jeune chat, assis sur son derrire, examinait avec tonnement et perplexit une mouche se noyant dans un verre d'eau. Il avait une patte leve, prt  cueillir l'insecte d'un coup rapide. Mais il n'tait point dcid. Il hsitait. Que ferait-il  ? 
:Puis le patron montra un Detaille  : " La Leon ", qui reprsentait un soldat dans une caserne, apprenant  un caniche  jouer du tambour, et il dclara  : " En voil de l'esprit  ! " 
:Mais Duroy ne voyait rien, entendait sans comprendre. Mme de Marelle tait l, derrire lui. Que devait-il faire  ? S'il la saluait, n'allait-elle point lui tourner le dos ou lui jeter quelque insolence  ? S'il ne s'approchait pas d'elle, que penserait-on  ? 
:La visite des murs tait finie. Le patron alla reposer sa lampe et saluer la dernire venue, tandis que Duroy recommenait tout seul l'examen des toiles comme s'il ne se ft pas lass de les admirer. 
:Le jeune homme, cependant, voulant tre aimable pour la fille de son patron, lui adressait une phrase de temps en temps. Elle y rpondait, comme l'aurait fait sa mre, n'hsitant jamais sur ce qu'elle devait dire. 
:-- Non. Mais aussi drle. Une grande sche, soixante ans, frisons faux, dents  l'anglaise, esprit de la Restauration, toilettes mme poque. 
:" Oh  ! vous ne comprenez mme pas ce mot-l, vous, la mort. A votre ge, a ne signifie rien. Au mien, il est terrible. 
:" Elle me gte tout ce que je fais, tout ce que je vois, ce que je mange et ce que je bois, tout ce que j'aime, les clairs de lune, les levers de soleil, la grande mer, les belles rivires, et l'air des soirs d't, si doux  respirer  ! " 
:Ils taient arrivs vers le milieu de la rue de Bourgogne. Le pote s'arrta devant une haute maison, sonna, serra la main de Duroy, et lui dit  : 
:Il en vit beaucoup souponns de tricher au jeu, pour qui les cercles, en tout cas, taient la grande ressource, la seule ressource, ressource suspecte  coup sr. 
:Elle le reut, les lvres tendues, comme si aucune rupture n'avait eu lieu, et elle oublia mme, pendant quelques instants, la sage prudence qu'elle opposait, chez elle,  leurs caresses. Puis elle lui dit, en baisant les bouts friss de ses moustaches  : 
:Duroy hsitait, un peu perplexe, ne s'tant jamais trouv encore en face d'un homme dont il possdait la femme. Il craignait que quelque chose le traht, un peu de gne, un regard, n'importe quoi. Il balbutiait  : 
:" Non, j'aime mieux ne pas faire la connaissance de ton mari. " Elle insista, fort tonne, debout devant lui et ouvrant des yeux nafs  : " Mais pourquoi  ? quelle drle de chose  ? a arrive tous les jours, a  ! Je ne t'aurais pas cru si nigaud, par exemple. " 
:Duroy s'avana en tchant de donner  sa physionomie un air de cordialit expressive et il serra avec une nergie exagre la main tendue de son hte. Puis, s'tant assis, il ne trouva rien  lui dire. 
:Quand les Forestier arrivrent, on fut effray de l'tat de Charles. Il avait maigri et pli affreusement en une semaine et il toussait sans cesse. Il annona d'ailleurs qu'ils partaient pour Cannes le jeudi suivant, sur l'ordre formel du mdecin. 
:" Oui. Je ne serais mme pas tonne qu'elle et en vue quelqu'un... un dput...  moins que... qu'il ne veuille pas..., car... car... il y aurait peut-tre de gros obstacles... moraux... Enfin, voil. Je ne sais rien. " 
:" Tu laisses toujours souponner un tas de choses que je n'aime pas. Ne nous mlons jamais des affaires des autres. Notre conscience nous suffit  gouverner. Ce devrait tre une rgle pour tout le monde. " 
:M. Walter et Jacques Rival, qui venait d'arriver, trouvrent cette note suffisante, et il fut dcid qu'elle passerait le jour mme,  la suite des chos. 
:Duroy rentra tt chez lui, un peu agit, on peu inquiet. Qu'allait rpondre l'autre  ? Qui tait-il  ? Pourquoi cette attaque brutale  ? Avec les moeurs brusques des journalistes, cette btise pouvait aller loin, trs loin. Il dormit mal. 
:" Le sieur Duroy, de La Vie Franaise, nous donne un dmenti  ; et, en nous dmentant, il ment. Il avoue cependant qu'il existe une femme Aubert, et qu'un agent l'a conduite  la police. Il ne reste donc qu' ajouter deux mots  : " des moeurs " aprs le mot " agent " et c'est dit. 
:" Tirez comme a jusqu' midi. Voil des munitions, n'ayez pas peur de les brler. Je viendrai vous prendre pour djeuner et vous donner des nouvelles. " 
:Puis tout d'un coup il entendit des pas, des voix, et Jacques Rival reparut, accompagn de Boisrenard. Il cria ds qu'il aperut Duroy  : " C'est arrang  ! " 
:" Ce Langremont est trs carr, il a accept toutes nos conditions. Vingt-cinq pas, une balle au commandement en levant le pistolet. On a le bras beaucoup plus sr ainsi qu'en l'abaissant. Tenez, Boisrenard, voyez ce que je vous disais. " 
:Et ils se rendirent dans un restaurant voisin. Duroy ne parlait plus gure. Il mangea pour n'avoir pas l'air d'avoir peur, puis dans le jour il accompagna Boisrenard au journal et il fit sa besogne d'une faon distraite et machinale. On le trouva crne. 
:Tout cela s'tait fait inopinment, sans qu'il y prt part, sans qu'il dt un mot, sans qu'il donnt son avis, sans qu'il acceptt ou refust, et avec tant de rapidit qu'il demeurait tourdi, effar, sans trop comprendre ce qui se passait. 
:Il se retrouva chez lui vers neuf heures du soir aprs avoir dn chez Boisrenard, qui ne l'avait point quitt de tout le jour par dvouement. 
:En somme, il avait fait ce qu'il devait faire. Il s'tait montr ce qu'il devait tre. On en parlerait, on l'approuverait, on le fliciterait. Puis il pronona  haute voix, comme on parle dans les grandes secousses de pense  : 
:Il avait trs chaud dans ses draps, bien qu'il fit trs froid dans sa chambre, mais il ne pouvait parvenir  s'assoupir. Il se tournait et se retournait, demeurait cinq minutes sur le dos, puis se plaait sur le ct gauche, puis se roulait sur le ct droit. 
:Tout d'un coup, cette pense entra en lui  la faon d'une balle  : " Demain,  cette heure-ci, je serai peut-tre mort. " Et son coeur se remit  battre furieusement. 
:Il se remit  marcher, rptant, d'une faon continue, machinale  : " Il faut que je sois nergique, trs nergique. " 
:Puis il jugea ces termes trop familiers dans une circonstance aussi tragique. Il dchira la premire feuille, et recommena  : " Mon cher pre, ma chre mre  ; je vais me battre au point du jour, et comme il peut arriver que... " 
:Une chaleur pareille  une flamme lui brla bientt l'estomac, se rpandit dans ses membres, raffermit son me en l'tourdissant. 
:Le jour naissait, calme et glacial. L-haut, les toiles semblaient mourir au fond du firmament clairci, et dans la tranche profonde du chemin de fer les signaux verts, rouges et blancs plissaient. 
:Duroy pensait  : " Je ne verrai peut-tre plus tout a. " Mais comme il sentit qu'il allait de nouveau s'attendrir sur lui-mme, il ragit violemment  : " Allons, il ne faut songer  rien jusqu'au moment de la rencontre, c'est le seul moyen d'tre crne. " 
:Et il se mit  sa toilette. Il eut encore, en se rasant, une seconde de dfaillance en songeant que c'tait peut-tre la dernire fois qu'il regardait son visage. 
:L'heure qui suivit fut difficile  passer. Il marchait de long en large en s'efforant en effet d'immobiliser son me. Lorsqu'il entendit frapper  sa porte, il faillit s'abattre sur le dos, tant la commotion fut violente. C'taient ses tmoins. 
:Mais la bote aux pistolets gnait tout le monde, surtout Duroy, qui et prfr ne pas la voir. On essaya de la placer derrire le dos  ; elle cassait les reins  ; puis on la mit debout entre Rival et Boisrenard  ; elle tombait tout le temps. On finit par la glisser sous les pieds. 
:" J'ai pris les pistolets chez Gastine-Renette. Il les a chargs lui-mme. La bote est cachete. On les tirera au sort, d'ailleurs, avec ceux de notre adversaire. " 
:Il apprenait cela comme les enfants apprennent leurs leons, en le murmurant  satit pour se le bien graver dans la tte. " Quand on commandera feu, j'lverai le bras. " 
:Mais il aperut au bout d'une clairire une autre voiture arrte et quatre messieurs qui pitinaient pour s'chauffer les pieds  ; et il fut oblig d'ouvrir la bouche tant sa respiration devenait pnible. 
:Puis on l'amena jusqu' une des cannes piques en terre et on lui remit son pistolet. Alors il aperut un homme debout, en face de lui, tout prs, un petit homme ventru, chauve, qui portait des lunettes. C'tait son adversaire. 
:Il le vit trs bien, mais il ne pensait  rien qu' ceci  : " Quand on commandera feu, j'lverai le bras et je tirerai. " Une voix rsonna dans le grand silence de l'espace, une voix qui semblait venir de trs loin, et elle demanda  : 
:Il n'couta rien de plus, il ne s'aperut de rien, il ne se rendit compte de rien, il sentit seulement qu'il levait le bras en appuyant de toute sa force sur la gchette. 
:Mais il vit aussitt un peu de fume au bout du canon de son pistolet  ; et comme l'homme en face de lui demeurait toujours debout, dans la mme posture galement, il aperut aussi un autre petit nuage blanc qui s'envolait au-dessus de la tte de son adversaire. 
:-- Oui, tu as fait sa conqute. Et puis coute, tu m'as dit que tu avais t lev dans un chteau  la campagne, n'est-ce pas  ? 
:Et quand le journaliste tait parti, M. de Marelle ne manquait point de dclarer avec ce ton doctrinaire dont il disait les moindres choses  : " Ce garon est vraiment fort agrable. Il a l'esprit trs cultiv. " 
:Fvrier touchait  sa fin. On commenait  sentir la violette dans les rues en passant le matin auprs des voitures tranes par les marchandes de fleurs. 
:Un commissionnaire le guida vers la villa Jolie, btie  mi-cte, dans cette fort de sapins peuple de maisons blanches, qui va du Cannet au golfe Juan. 
:Elle tait un peu plie, un peu maigrie, mais toujours frache, et peut-tre plus jolie encore avec son air plus dlicat. Elle murmura  : 
:" Je l'ai laisse au chemin de fer, ne sachant pas dans quel htel vous me conseilleriez de descendre pour tre prs de vous. " 
:Il respirait d'une faon rapide, essouffle, et parfois poussait une sorte de gmissement, comme s'il et voulu rappeler aux autres combien il tait malade. 
:Il fit de la main droite un geste fbrile et faible qui aurait voulu tre un coup de poing et il murmura avec une grimace de colre, une grimace de mourant qui montrait la minceur des lvres, la maigreur des joues et la saillie de tous les os  : 
:" Sacristi, il fait rudement bon ici, comparativement  Paris. L-bas on est encore en plein hiver. Il neige, il grle, il pleut, et il fait sombre  allumer les lampes ds trois heures de l'aprs-midi. " 
:" Combien est-ce que j'en verrai encore, de couchers de soleil  ?... huit... dix... quinze ou vingt... peut-tre trente, pas plus... Vous avez du temps, vous autres... moi, c'est fini... Et a continuera... aprs moi, comme si j'tais l... " 
:Il faisait avec les doigts de chaque main un mouvement nerveux et lger, comme s'il et jou du piano sur les deux bras de son sige. Et chacun de ses silences tait plus pnible que ses paroles, tant on sentait qu'il devait penser  d'pouvantables choses. 
:" Moi, maintenant, je vois la mort de si prs que j'ai souvent envie d'tendre le bras pour la repousser... Je la dcouvre partout. Les petites btes crases sur les routes, les feuilles qui tombent, le poil blanc aperu dans la barbe d'un ami, me ravagent le coeur et me crient  : La voil  ! " 
:La nuit maintenant s'tait rpandue dans la chambre comme un deuil htif qui serait tomb sur ce moribond. Seule la fentre restait visible encore, dessinant, dans son carr plus clair, la silhouette immobile de la jeune femme. 
:Quand le landau fut arriv, Forestier descendit l'escalier pas  pas, soutenu par son domestique. Mais ds qu'il aperut la voiture, il voulut qu'on la dcouvrt. 
:" Tiens, voici l'le Sainte-Marguerite et le chteau dont Bazaine s'est vad. Nous en a-t-on donn  garder avec cette affaire-l  ! " 
:On ne comprenait pas que cela pt se dplacer, remuer, tant ils semblaient lourds et attachs au fond. Une batterie flottante, ronde, haute, en forme d'observatoire, ressemblait  ces phares qu'on btit sur des. cueils. 
:Et un grand trois-mts passait auprs d'eux pour gagner le large, toutes ses voiles dployes, blanches et joyeuses. Il tait gracieux et joli auprs des monstres de guerre, des monstres de fer, des vilains monstres accroupis sur l'eau. 
:Forestier s'efforait de les reconnatre. Il nommait  : " Le Colbert, Le Suffren, L'Amiral-Duperr, Le Redoutable, La Dvastation ", puis il reprenait  : " Non, je me trompe, c'est celui-l La Dvastation. " 
:Ils arrivrent devant une sorte de grand pavillon o on lisait  : " Faences d'art du golfe Juan ", et la voiture ayant tourn autour d'un gazon s'arrta devant la porte. 
:La chaleur du lit n'arrta point l'accs qui dura jusqu' minuit  ; puis les narcotiques, enfin, engourdirent les spasmes mortels de la toux. Et le malade demeura jusqu'au jour, assis dans son lit, les yeux ouverts. 
:" C'est l'agonie, dit-il. Il sera mort demain matin. Prvenez cette pauvre jeune femme et envoyez chercher un prtre. Moi, je n'ai plus rien  faire. Je me tiens cependant entirement  votre disposition. " 
:Le jeune homme ramena un vieil ecclsiastique complaisant qui se prtait  la situation. Ds qu'il fut entr chez l'agonisant, Mme Forestier sortit, et s'assit, avec Duroy, dans la pice voisine. 
:Lorsque fut dissip le premier tonnement, aprs les premires larmes verses, on s'occupa de tous les soins et de toutes les dmarches que rclame un mort. Duroy courut jusqu' la nuit. 
:Il avait dbit cela sans la regarder, comme s'il et sem ses paroles dans la nuit devant lui. Et elle semblait n'avoir point entendu, tant elle tait demeure immobile, regardant aussi devant elle, d'un oeil fixe et vague, le grand paysage ple clair par la lune. 
:Un bruit soudain le fit tressauter. La garde entrait. Il faisait grand jour. La jeune femme, sur le fauteuil en face, semblait aussi surprise que lui. Elle tait un peu ple, mais toujours jolie, frache, gentille, malgr cette nuit passe sur un sige. 
:Et tout  coup, elle lui parla, sans tourner la tte vers lui, comme il avait fait pendant la nuit, l-haut. Elle prononait les mots lentement, d'une voix basse et srieuse  : 
:Le soir, ils ne se virent qu' l'heure du dner. Puis ils montrent  leurs chambres, tant tous deux briss de fatigue. 
:Elle se leva. Il fit comme elle et il s'aperut qu'elle tait fort ple. Alors il comprit qu'il lui avait plu, depuis longtemps peut-tre  ; et comme ils se trouvaient face  face, il l'treignit, puis il l'embrassa sur le front, d'un long baiser tendre et srieux. 
:" coutez, mon ami, je ne suis encore dcide  rien. Cependant il se pourrait que ce ft oui. Mais vous allez me promettre le secret absolu jusqu' ce que je vous en dlie. " 
:Duroy travaillait dur, dpensait peu, tchait d'conomiser quelque argent pour n'tre point sans le sou au moment de son mariage, et il devenait aussi avare qu'il avait t prodigue. 
:L't se passa, puis l'automne, sans qu'aucun soupon vnt  personne, car ils se voyaient peu, et le plus naturellement du monde. 
:" Ma chre amie, ce sont des paysans, des cabaretiers qui se sont saigns aux quatre membres pour me faire faire des tudes. Moi, je ne rougis pas d'eux, mais leur... simplicit... leur... rusticit pourrait peut-tre vous gner. " 
:" Non, a ne va pas. C'est un procd trop simple, trop commun, trop connu. Moi j'avais pens  prendre le nom de mon pays, comme pseudonyme littraire d'abord, puis  l'ajouter peu  peu au mien, puis mme, plus tard,  couper en deux mon nom comme vous me le proposiez. " 
:" Ma chre amie, tu me vois fort troubl, fort triste et fort embarrass de ce que j'ai  t'avouer. Je t'aime beaucoup, je t'aime vraiment du fond du coeur, aussi la crainte de te faire de la peine m'afflige-t-elle plus encore que la nouvelle mme que je vais t'apprendre. " 
:Il parlait de sa voix douce, voile, sduisante, une voix qui entrait comme une musique dans l'oreille. Il vit deux larmes grossir lentement dans les yeux fixes de sa matresse, puis couler sur ses joues, tandis que deux autres se formaient dj au bord des paupires. 
:Elle se leva. Duroy devina qu'elle allait partir sans lui dire un mot, sans reproches et sans pardon  : et il en fut bless, humili au fond de l'me. Voulant la retenir, il saisit  pleins bras sa robe, enlaant  travers l'toffe ses jambes rondes qu'il sentit se roidir pour rsister. 
:Et s'tant dgage d'un mouvement en arrire, elle s'en alla, sans qu'il tentt de la retenir plus longtemps. 
:Ils n'avaient gure chang vingt paroles jusqu'au moment o ils se trouvrent seuls dans le wagon. Ds qu'ils se sentirent en route, ils se regardrent et se mirent  rire, pour cacher une certaine gne, qu'ils ne voulaient point laisser voir. 
:Puis ils se turent comme s'ils n'avaient point os continuer ces panchements sur leur vie passe, et ils demeurrent muets, savourant peut-tre dj la posie des regrets. 
:" La premire fois que je vous ai vue ( vous savez bien,  ce dner o m'avait invit Forestier ), j'ai pens  : " Sacristi, si je pouvais dcouvrir une femme comme a. " Eh bien, c'est fait. Je l'ai. " 
:Il avait saisi la tte de sa main droite glisse derrire elle, et il la tournait vers lui. Puis il se jeta sur sa bouche comme un pervier sur une proie. 
:" C'est comme a. Je ne connais pas les femmes, moi, -- na, -- et vous connaissez les hommes, vous, puisque vous tes veuve, -- na, -- c'est vous qui allez faire mon ducation... ce soir, -- na, -- et vous pouvez mme commencer tout de suite, si vous voulez, -- na. " 
:" Mais oui, -- na, -- j'y compte. Je compte mme que vous me donnerez une instruction solide... en vingt leons... dix pour les lments... la lecture et la grammaire... dix pour les perfectionnements et la rhtorique... Je ne sais rien, moi -- na. " 
:Il ricanait, excit par les sous-entendus qu'il sentait glisser dans cette jolie bouche  ; et il fit le signe de la croix avec un marmottement des lvres, comme s'il et murmur une prire, puis il dclara  : 
:Cette mlancolie du soir entrant par la portire ouverte pntrait les mes, si gaies tout  l'heure, des deux poux devenus silencieux. 
:Jusqu' Rouen ils demeurrent presque immobiles, la joue contre la joue, les yeux dans la nuit de la portire o l'on voyait passer parfois les lumires des maisons  ; et ils rvassaient, contents de se sentir si proches et dans l'attente grandissante d'une treinte plus intime et plus libre. 
:Ils descendirent dans un htel dont les fentres donnaient sur le quai, et ils se mirent au lit aprs avoir un peu soup, trs peu. La femme de chambre les rveilla, le lendemain, lorsque huit heures venaient de sonner. 
:" Tant mieux. Ce sera charmant de mal dormir... auprs de... auprs de toi... et d'tre rveille par le chant des coqs. " 
:Et il alla vers la fentre en allumant une cigarette. La vue du port, du large fleuve plein de navires aux mts lgers, de vapeurs trapus, que des machines tournantes vidaient  grand bruit sur les quais, le remua, bien qu'il connt cela depuis longtemps. Et il s'cria  : 
:Madeleine, fatigue, s'tait assoupie sous la caresse pntrante du soleil qui la chauffait dlicieusement au fond de la vieille voiture, comme si elle et t couche dans un bain tide de lumire et d'air champtre. 
:Mais quand il se remit en marche, Duroy aperut soudain,  quelques centaines de mtres, deux vieilles gens qui s'en venaient, et il sauta de la voiture, en criant  : " Les voil. Je les reconnais. " 
:Ils s'arrtrent net, tous les deux, stupfaits d'abord, puis abrutis de surprise. La vieille se remit la premire et balbutia, sans faire un pas  : 
:Puis Georges annona  : " Voil ma femme. " Et les deux campagnards regardrent Madeleine. Ils la regardrent comme on regarde un phnomne, avec une crainte inquite, jointe  une sorte d'approbation satisfaite chez le pre,  une inimiti jalouse chez la mre. 
:Le pre poussa un lger sifflement d'admiration et ne put que murmurer  : " Bougre  ! " tant il fut mu par la somme. Puis il ajouta avec une conviction srieuse  : " Nom d'un nom, c'est une belle femme. " Car il la trouvait de son got, lui. Et il avait pass pour connaisseur, dans le temps. 
:Ils descendirent la montagne, lourent un bateau  Croisset, et ils passrent le reste de l'aprs-midi le long d'une le, sous les saules, somnolents tous deux, dans la chaleur douce du printemps, et bercs par les petites vagues du fleuve. 
:Le repas du soir,  la lueur d'une chandelle, fut plus pnible encore pour Madeleine que celui du matin. Le pre Duroy, qui avait une demi-solerie, ne parlait plus. La mre gardait sa mine revche. 
:Ds que le dner fut achev, Madeleine entrana son mari dehors pour ne point demeurer dans cette salle sombre o flottait toujours une odeur cre de vieilles pipes et de boissons rpandues. 
:Quand Georges annona aux parents qu'il allait s'en retourner, ils demeurrent saisis tous deux, puis ils comprirent d'o venait cette volont. 
:" Voil, dit-il, je t'avais prvenue. Je n'aurais pas d te faire connatre M. et Mme du Roy de Cantel, pre et mre. " 
:Un coup de timbre annona le comte. Il entra, tranquille, trs  l'aise, comme chez lui. Aprs avoir bais galamment les doigts de la jeune femme il se tourna vers le mari et lui tendit la main avec cordialit en demandant  : 
:Il n'avait plus son air roide, son air gourm de jadis, mais un air affable, rvlant bien que la situation n'tait plus la mme. Le journaliste, surpris, tcha de se montrer gentil pour rpondre  ces avances. On et cru, aprs cinq minutes, qu'ils se connaissaient et s'adoraient depuis dix ans. 
:Quand elle revint, elle les trouva causant thtre,  propos d'une pice nouvelle, et si compltement du mme avis qu'une sorte d'amiti rapide s'veillait dans leurs yeux  la dcouverte de cette absolue parit d'ides. 
:" N'est-ce pas qu'il est parfait  ? Il gagne du tout au tout  tre connu. En voil un bon ami, sr, dvou, fidle. Ah  ! sans lui... " 
:L'article parut sous la signature de Georges Du Roy de Cantel, et fit grand bruit. On s'en mut  la Chambre. Le pre Walter en flicita l'auteur et le chargea de la rdaction politique de La Vie Franaise. Les chos revinrent  Boisrenard. 
:On sentait si bien que rien n'tait chang, que les confrres de Du Roy lui montaient une scie dont il commenait  se fcher. 
:Le pre Walter lui-mme avait dclar, alors qu'on s'tonnait de similitudes flagrantes de tournures et d'inspiration entre les chroniques du nouveau rdacteur politique et celles de l'ancien  : " Oui, c'est du Forestier, mais du Forestier plus nourri, plus nerveux, plus viril. " 
:Il ajoutait, mentalement  : " Au fond, ce n'tait qu'un crtin  ; c'est sans doute a qui me blesse. Je me fche que Madeleine ait pu pouser un pareil sot. " 
:" Ah  ! tu sais, Charles commence  m'embter. C'est toujours Charles par-ci, Charles par-l. Charles aimait ci, Charles aimait a. Puisque Charles est crev, qu'on le laisse tranquille. " 
:Il s'en voulut, lui, de cette irritation, qu'il n'avait pu cacher. Or, comme ils faisaient, ce soir-l, aprs dner, un article pour le lendemain, il s'embarrassa dans la chancelire. Ne parvenant point  la retourner, il la rejeta d'un coup de pied, et demanda en riant  : 
:Georges et Madeleine se sentirent eux-mme gagns par la contagion de la tendresse. Ils se prirent doucement la main, sans dire un mot, un peu oppresss par la pesanteur de l'atmosphre et par l'motion qui les envahissait. 
:" Te rappelles-tu la fort de chez toi, comme c'tait sinistre. Il me semblait qu'elle tait pleine de btes affreuses et qu'elle n'avait pas de bout. Tandis qu'ici, c'est charmant. On sent des caresses dans le vent, et je sais bien que Svres est de l'autre ct du Bois. " 
:Ce mot, ce nom du mort sorti de sa bouche, le surprit comme si quelqu'un le lui et cri du fond d'un fourr, et il se tut brusquement, ressaisi par ce malaise trange et persistant, par cette irritation jalouse, rongeuse, invincible qui lui gtait la vie depuis quelque temps. 
:" Sacristi, si quelqu'un en avait la tte, c'est bien lui, par exemple. Oh  ! oui, oh  ! oui. C'est a qui m'amuserait de savoir si Forestier tait cocu. Hein  ! quelle bonne binette de jobard  ? " 
:" Made, ma petite Made, je t'en prie, dis-le. En voil un qui ne l'aurait pas vol. Tu aurais eu joliment tort de ne pas lui faire porter a. Voyons, Made, avoue. " 
:Comme elle avait dit cela d'une trange faon  ! Du Roy se demandait  : " Est-ce un aveu  ? " Et cette presque certitude qu'elle avait tromp son premier mari l'affolait de colre  prsent. Il avait envie de la battre, de l'trangler, de lui arracher les cheveux  ! 
:L'amertume de son coeur lui montait aux lvres en paroles de mpris et de dgot. Il ne les laissa point s'pandre cependant. Il se rptait  : " Le monde est aux forts. Il faut tre fort. Il faut tre au-dessus de tout. " 
:Georges et Madeleine se retrouvaient l dans le dfil des voitures ramenant au logis, au lit dsir, l'ternel couple, silencieux et enlac. Il semblait que l'humanit tout entire glissait  ct d'eux, grise de joie, de plaisir, de bonheur. 
:" Mon cher ami, dit-il, j'ai un service  te demander. On trouve drle depuis quelque temps de m'appeler Forestier. Moi, je commence  trouver a bte. Veux-tu avoir la complaisance de prvenir doucement les camarades que je giflerai le premier qui se permettra de nouveau cette plaisanterie. 
:" Ce sera  eux de rflchir si cette blague-l vaut un coup d'pe. Je m'adresse  toi parce que tu es un homme calme qui peut empcher des extrmits fcheuses, et aussi parce que tu m'as servi de tmoin dans notre affaire. " 
:" Ce sera trs intressant. Mais je suis dsole, nous n'avons personne pour nous y conduire, mon mari devant s'absenter  ce moment-l. " 
:Ce fut elle alors qui lui serra la main trs fort, trs longtemps  ; et il se sentit remu par cet aveu silencieux, repris d'un brusque bguin pour cette petite bourgeoise bohme et bon enfant, qui l'aimait vraiment, peut-tre. 
:Ds qu'il eut djeun, le lendemain, il se rendit en effet rue de Verneuil. La mme bonne lui ouvrit la porte, et, familirement  la faon des domestiques de petits bourgeois, elle demanda  : 
:Sa fille Suzanne, tout en rose, semblait un Watteau frais verni  ; et sa soeur ane paraissait tre l'institutrice charge de tenir compagnie  ce joli bibelot de fillette. 
:L'assaut tait donn au profit des orphelins du sixime arrondissement de Paris, sous le patronage de toutes les femmes des snateurs et dputs qui avaient des relations avec La Vie Franaise. 
:" Notre minent confrre Jacques Rival vient d'avoir l'ide aussi ingnieuse que gnreuse d'organiser, au profit des orphelins du sixime arrondissement de Paris, un grand assaut dans sa jolie salle d'armes attenant  son appartement de garon. 
:Toute la cave tait illumine avec des guirlandes de gaz et des lanternes vnitiennes caches en des feuillages qui voilaient les murs de pierre salptrs. On ne voyait rien que des branchages. Le plafond tait garni de fougres, le sol couvert de feuilles et de fleurs. 
:Et dans toute la cave, les banquettes, alignes par dix, autant  droite qu' gauche, pouvaient porter prs de deux cents personnes. On en avait invit quatre cents. 
:Et six messieurs, trs serrs en leurs vtements pour faire saillir davantage le thorax, montrent sur l'estrade et s'assirent sur les chaises destines au jury. 
:Une autre voix lana  : " La qute  ! " Et tout le public, haletant, mais gai tout de mme, rpta  : " La qute... la qute... " 
:Les quteuses passrent. Leurs bourses taient pleines d'argent et d'or. Et une nouvelle pancarte fut accroche sur l'estrade annonant  : " Grrrrande surprise. " Les membres du jury remontrent  leurs places. On attendit. 
:On trouvait drle cette ide de bal organis par les retardataires. Ils ne devaient pas s'embter ceux-l. On aurait bien voulu tre au-dessus. 
:Ils se fendaient et se relevaient avec une grce lastique, avec une vigueur mesure, avec une telle sret de force, une telle sobrit de gestes, une telle correction d'allure, une telle mesure dans le jeu que la foule ignorante fut surprise et charme. 
:Il ne restait pas un gteau, pas une goutte de champagne, de sirop ou de bire, pas un bonbon, pas un fruit, rien, rien de rien. Ils avaient saccag, ravag, nettoy tout. 
:" J'ai des nouvelles, dit-elle. L'affaire du Maroc se complique. La France pourrait bien y envoyer une expdition d'ici quelques mois. Dans tous les cas on va se servir de a pour renverser le ministre, et Laroche profitera de l'occasion pour attraper les Affaires trangres. " 
:-- Mais oui  ! Voici longtemps que je voulais vous la faire, trs longtemps mme. Et puis, je n'osais pas. On vous dit si svre, si rigide... " 
:" Oui  ; il n'y a que Mme Walter qui n'est pas sre d'tre libre. Elle hsite  ; elle m'a parl de je ne sais quoi, d'engagement, de conscience. Enfin elle m'a eu l'air trs drle. N'importe, j'espre qu'elle viendra tout de mme. " 
:La place de la Trinit tait presque dserte, sous un clatant soleil de juillet. Une chaleur pesante crasait Paris, comme si l'air de l-haut, alourdi, brl, tait retomb sur la ville, de l'air pais et cuisant qui faisait mal dans la poitrine. 
:Il revint prs de la porte, et regarda de nouveau sa montre. Il n'tait encore que trois heures quinze. Il s'assit  l'entre de l'alle principale, en regrettant qu'on ne pt pas fumer une cigarette. On entendait toujours, au bout de l'glise, prs du choeur, la promenade lente du gros monsieur. 
:Quelqu'un entra. Georges se retourna brusquement. C'tait une femme du peuple, en jupe de laine, une pauvre femme, qui tomba a genoux prs de la premire chaise, et resta immobile, les doigts croiss, le regard au ciel, l'me envole dans la prire. 
:Du Roy la regardait avec intrt, se demandant quel chagrin, quelle douleur, quel dsespoir pouvaient broyer ce coeur infime. Elle crevait de misre  ; c'tait visible. Elle avait peut-tre encore un mari qui la tuait de coups ou bien un enfant mourant. 
:Et Du Roy, que le silence de l'glise poussait aux vastes rves, jugeant d'une pense la cration, pronona, du bout des lvres  : " Comme c'est bte tout a. " 
:Et elle s'avana dans la grande nef, cherchant un endroit convenable et sr, en femme qui connat bien la maison. Sa figure tait cache par un voile pais, et elle marchait  pas sourds qu'on entendait  peine. 
:Elle salua le tabernacle du matre-autel d'une grande inclinaison de tte, renforce d'une lgre rvrence, et elle tourna  droite, revint un peu vers l'entre, puis, prenant une rsolution, elle s'empara d'un prie-Dieu et s'agenouilla. 
:Le journaliste, se trouvant libre, descendit  La Vie Franaise. Ds l'entre, il vit  la mine affaire des garons qu'il se passait des choses anormales, et il entra brusquement dans le cabinet du directeur. 
:" Je vous demande pardon de vous avoir appel ainsi, je suis trs troubl par les circonstances. Et puis, j'entends ma femme et mes filles vous nommer " Bel-Ami " du matin au soir, et je finis par en prendre moi-mme l'habitude. Vous ne m'en voulez pas  ? " 
:Il lui baisait le cou, les yeux, les lvres avec emportement, sans qu'elle pt viter ses caresses furieuses  ; et tout en le repoussant, tout en fuyant sa bouche, elle lui rendait, malgr elle, ses baisers. 
:Quoiqu'on ft seulement dans les premiers jours d'octobre, les Chambres allaient reprendre leurs sances, car les affaires du Maroc devenaient menaantes. 
:" Vous vous tes offert la fantaisie artiste d'orner l'angle de gauche d'un bibelot tunisien qui vous cote cher, vous verrez que M. Marrot va vouloir imiter son prdcesseur et orner l'angle de droite avec un bibelot marocain. " 
:Elle lui rptait alors, en quelques phrases, toujours les mmes, qu'elle l'adorait et l'idoltrait, puis elle le quittait en lui jurant " qu'elle tait bien heureuse de l'avoir vu ". 
:Elle demandait  : " A qui cette bouche-l  ? " Et quand il ne rpondait pas tout de suite  : " C'est  moi ", -- elle insistait jusqu' le faire plir d'nervement. 
:Et quand il lui fallait rentrer pour dner chez Mme Walter, il hassait la vieille matresse acharne, en souvenir de la jeune qu'il venait de quitter, et qui avait dflor ses dsirs et moissonn son ardeur dans les herbes du bord de l'eau. 
:Il se croyait enfin  peu prs dlivr de la Patronne,  qui il avait exprim d'une faon claire, presque brutale, sa rsolution de rompre, quand il reut au journal le tlgramme l'appelant,  deux heures, rue de Constantinople. 
:" Ah  ! je vais la recevoir d'une jolie faon si elle n'a rien  me dire. Le franais de Cambronne sera acadmique auprs du mien. Je lui dclare que je ne fiche plus les pieds chez elle, d'abord. " 
:Elle lui dmontra en outre que c'tait lui qui avait men, dans La Vie Franaise, toute la campagne politique qui rendait possible cette affaire, qu'il serait bien naf en n'en profitant pas. 
:Et, brusquement, elle s'carta. Ce fut sur sa tte une douleur courte et vive comme si on lui et piqu la peau avec des aiguilles. Son coeur battait  ; elle tait contente d'avoir souffert un peu par lui. 
:Clotilde l'appelait aussi  : " Mon chri, mon petit, mon chat. " Ces mots lui semblaient doux et caressants. Dits par l'autre tout  l'heure, ils l'irritaient et l'coeuraient. Car les paroles d'amour, qui sont toujours les mmes, prennent le got des lvres dont elles sortent. 
:" Je te remercie. Je prviendrai mon mari ds ce soir. Tu peux compter sur lui  ; il ne parlera pas. C'est un homme trs sr. Il n'y a aucun danger. " 
:Mais elle inspectait le gilet avec une attention de policier, et elle cueillit un second cheveu enroul autour d'un bouton  ; puis elle en aperut un troisime  ; et, plie, tremblante un peu, elle s'cria  : 
:Il descendit jusqu'au boulevard, et, flnant, s'arrta devant la boutique d'un bijoutier pour regarder un chronomtre dont il avait envie depuis longtemps, et qui valait dix-huit cents francs. 
:" a doit tre a. C'est drle que ce soit toi qu'il appelle, et non moi qui suis lgalement le chef de famille. " 
:Lorsqu'ils entrrent dans l'tude de matre Lamaneur, le premier clerc se leva avec un empressement marqu et les fit pntrer chez son patron. 
:Georges restait debout, prs d'elle, suivant toutes ses motions, comme un magistrat qui cherche  surprendre les moindres dfaillances d'un prvenu. Il pronona, en insistant sur chaque mot  : 
:" Non... dcidment non... peut-tre vaut-il mieux y renoncer tout  fait... c'est plus digne.. plus correct... plus honorable... Pourtant, de cette faon on n'aurait rien  supposer, absolument rien. Les gens les plus scrupuleux ne pourraient que s'incliner. " 
:Ils y allrent. Georges, qui redoutait un peu la premire rencontre avec sa matresse, n'tait point fch que sa femme ft prsente pour viter toute explication. 
:Depuis deux mois la conqute du Maroc tait accomplie. La France, matresse de Tanger, possdait toute la cte africaine de la Mditerrane jusqu' la rgence de Tripoli, et elle avait garanti la dette du nouveau pays annex. 
:Il tait devenu, en quelques jours, un des matres du monde, un de ces financiers omnipotents, plus forts que des rois, qui font courber les ttes, balbutier les bouches et sortir tout ce qu'il y a de bassesse, de lchet et d'envie au fond du coeur humain. 
:Walter l'acheta cinq cent mille francs et l'enleva, coupant ainsi du jour au lendemain le courant tabli de la curiosit publique et forant Paris entier  parler de lui pour l'envier, le blmer ou l'approuver. 
:Puis, il fit annoncer par les journaux qu'il inviterait tous les gens connus dans la socit parisienne  contempler, chez lui, un soir, l'oeuvre magistrale du matre tranger, afin qu'on ne pt pas dire qu'il avait squestr une oeuvre d'art. 
:Il s'tait cru riche avec les cinq cent mille francs extorqus  sa femme, et maintenant il se jugeait pauvre, affreusement pauvre, en comparant sa pitre fortune  la pluie de millions tombe autour de lui, sans qu'il et su en rien ramasser. 
:La plupart des femmes taient en toilette de ville pour bien indiquer qu'elles venaient l comme elles allaient  toutes les expositions particulires. Celles qui comptaient rester au bal avaient les bras et la gorge nus. 
:C'tait bien l l'oeuvre puissante et inattendue d'un matre, une de ces oeuvres qui bouleversent la pense et vous laissent du rve pour des annes. 
:Et ils retraversrent lentement tous les salons o la foule grossissait, houleuse, chez elle, une foule lgante de fte publique. 
:" Que je vous remercie, mon cher, du conseil que vous m'avez fait donner par Clotilde. J'ai gagn prs de cent mille francs avec l'emprunt marocain. C'est  vous que je les dois. On peut dire que vous tes un ami prcieux. " 
:" Tu as entortill tes cheveux  tous mes boutons la dernire fois que je t'ai vue, et a a failli amener une rupture entre ma femme et moi. " 
:" Ah  ! tu ne me feras pas a, maintenant. Il est  toi, rien qu' toi. Si tu ne le prends point, je le jetterai dans un gout. Tu ne me feras pas cela, Georges  ? " 
:Sa femme et Laroche n'taient plus l. La foule diminuait. Il devenait vident qu'on ne resterait pas au bal. Il aperut Suzanne qui tenait le bras de sa soeur. Elles vinrent vers lui toutes les deux pour lui demander de danser le premier quadrille avec le comte de Latour-Yvelin. 
:L'Officiel du ler janvier annona, en effet, la nomination de M. Prosper-Georges Du Roy, publiciste, au grade de chevalier de la Lgion d'honneur, pour services exceptionnels. Le nom tait crit en deux mots, ce qui fit  Georges plus de plaisir que la dcoration mme. 
:Pendant le reste de l'hiver, les Du Roy allrent souvent chez les Walter. Georges mme y dnait seul  tout instant, Madeleine se disant fatigue et prfrant rester chez elle. 
:Il fut aimable pour elle pendant les jours qui suivirent. Il parut mme gai, ce qui ne lui tait plus ordinaire. Elle disait  : " Voil que tu redeviens gentil. " 
:" Vous vous arrterez en face du numro 17, rue Fontaine, et vous resterez l jusqu' ce que je vous donne l'ordre de vous en aller. Vous me conduirez ensuite au restaurant du Coq-Faisan, rue Lafayette. " 
:" Vous avez jusqu' neuf heures, n'est-ce pas  ? Cette limite passe, vous ne pouvez plus pntrer dans un domicile particulier pour y constater un adultre. 
:Le commissaire sortit, puis revint, vtu d'un pardessus qui cachait sa ceinture tricolore. Il s'effaa pour laisser passer Du Roy. Mais le journaliste, dont l'esprit tait proccup, refusait de sortir le premier, et rptait  : " Aprs vous... aprs vous. " 
:Ils allrent d'abord au commissariat chercher trois agents en bourgeois qui attendaient, car Georges avait prvenu dans la journe que la surprise aurait lieu ce soir-l. Un des hommes monta sur le sige,  ct du cocher. Les deux autres entrrent dans le fiacre, qui gagna la rue des Martyrs. 
:" J'ai le plan de l'appartement. C'est au second. Nous trouverons d'abord un petit vestibule, puis la chambre  coucher. Les trois pices se commandent. Aucune sortie ne peut faciliter la fuite. Il y a un serrurier un peu plus loin. Il se tiendra prt  tre rquisitionn par vous. " 
:-- " Monsieur le ministre, je vous ai surpris, seul avec Mme Du Roy, que voici, vous couch, elle presque nue. Vos vtements tant jets ple-mle  travers l'appartement, cela constitue un flagrant dlit d'adultre. Vous ne pouvez nier l'vidence. Qu'avez-vous  rpondre  ? " 
:-- Parbleu. J'tais ridicule. Mais il me fallait faire la bte pour les surprendre. a y est. Je suis matre de la situation. " 
:" Je vais rdiger l'cho. Il faut le faire avec discrtion. Mais vous savez, il sera terrible pour le ministre. C'est un homme  la mer. On ne peut pas le repcher. La Vie Franaise n'a plus d'intrt  le mnager. " 
:Georges, fort ple, regardait souvent Suzanne, qui tait ple aussi. Leurs yeux se rencontraient, semblaient se concerter, se comprendre, changer secrtement une pense, puis se fuyaient. Mme Walter tait tranquille, heureuse. 
:Par la plaine immense qui s'tendait en face, on voyait des villages, de place en place. Les pices d'eau du Vsinet faisaient des taches nettes et propres dans la maigre verdure de la petite fort. A gauche, tout au loin, on apercevait en l'air le clocher pointu de Sartrouville. 
:" Non. Vous ne la connaissez pas. Elle sera plus fche et plus furieuse que votre pre. Vous verrez comme elle refusera. Mais vous tiendrez bon, vous ne cderez pas  ; vous rpterez que vous voulez m'pouser, moi, seul, rien que moi. Le ferez-vous  ? 
:-- Et en sortant de chez votre mre, vous direz la mme chose  votre pre, d'un air trs srieux et trs dcid. 
:-- Et puis, c'est l que a devient grave. Si vous tes rsolue, bien rsolue, bien, bien, bien rsolue  tre ma femme, ma chre, chre petite Suzanne... Je vous... je vous enlverai  ! " 
:Toute la vieille posie des enlvements nocturnes, des chaises de poste, des auberges, toutes les charmantes aventures des livres lui passrent d'un coup dans l'esprit comme un songe enchanteur prt  se raliser. 
:-- a, c'est mon secret. Rflchissez  ce que vous faites. Songez bien qu'aprs cette fuite vous ne pourrez plus tre que ma femme  ! C'est le seul moyen, mais il est... il est trs dangereux... pour vous. " 
:-- Eh bien, quand le concierge sera couch, vers minuit, venez me rejoindre place de la Concorde. Vous me trouverez dans un fiacre arrt en face du ministre de la Marine. 
:Aprs avoir un peu mang, il mit de l'ordre dans ses papiers comme s'il allait faire un grand voyage. Il brla des lettres compromettantes, en cacha d'autres, crivit  quelques amis. 
:De temps en temps il enflammait une allumette pour regarder l'heure  sa montre. Quand il vit approcher minuit, son impatience devint fivreuse. A tout moment il passait la tte  la portire pour regarder. 
:Une horloge lointaine sonna douze coups, puis une autre plus prs, puis deux ensemble, puis une dernire trs loin. Quand celle-l eut cess de tinter, il pensa  : " C'est fini. C'est rat. Elle ne viendra pas. " 
:" Comme ils m'avaient mise en colre aussi, j'ai cri plus fort qu'eux. Et papa m'a dit de sortir avec un air dramatique qui ne lui allait pas du tout. C'est ce qui m'a dcide  me sauver avec vous. Me voil, o allons-nous  ? " 
:Elle balbutiait  : " Jsus  ! -- Jsus  ! -- Jsus  ! " Et le mot " Georges " lui venait aux lvres. Tout  coup, elle pensa qu' cette heure mme, Georges, peut-tre, possdait sa fille. Il tait seul avec elle, quelque part, dans une chambre. Lui  ! lui  ! avec Suzanne  ! 
:" Tu pouses Suzanne Walter  ! C'est trop fort  ! c'est trop fort  ! Voil trois mois que tu me cajoles pour me cacher a. Tout le monde le sait, except moi. C'est mon mari qui me l'a appris  ! " 
:" Depuis que tu as quitt ta femme, tu prparais ce coup-l, et tu me gardais gentiment comme matresse, pour faire l'intrim  ? Quel gredin tu es  ! " 
:" Comme j'aurais d te deviner ds le commencement. Mais non, je ne pouvais pas croire que tu serais crapule comme a. " 
:Elle ne pouvait plus parler, tant elle suffoquait de colre, et brusquement, comme si la porte de sa fureur se ft brise, elle clata  : 
:Il la lcha et lui lana par la figure un tel soufflet qu'elle alla tomber contre le mur. Mais elle se retourna vers lui, et, souleve sur ses poignets, vocifra encore une fois  : 
:Le mariage tait fix au 20 octobre, aprs la rentre des Chambres. Il aurait lieu  l'glise de la Madeleine. On en avait beaucoup jas sans savoir au juste la vrit. Diffrentes histoires circulaient. On chuchotait qu'un enlvement avait eu lieu, mais on n'tait sr de rien. 
:Les anciens journalistes, les journalistes graves et respectables ne haussaient plus les paules en parlant de La Vie Franaise. Le succs rapide et complet avait effac la msestime des crivains srieux pour les dbuts de cette feuille. 
:Ds huit heures du matin, tout le personnel de la Madeleine, tendant sur les marches du haut perron de cette glise qui domine la rue Royale un large tapis rouge, faisait arrter les passants, annonait au peuple de Paris qu'une grande crmonie allait avoir lieu. 
:Les employs se rendant  leur bureau, les petites ouvrires, les garons de magasin, s'arrtaient, regardaient et songeaient vaguement aux gens riches qui dpensaient tant d'argent pour s'accoupler. 
:Vers dix heures, les curieux commencrent  stationner. Ils demeuraient l quelques minutes, esprant que peut-tre a commencerait tout de suite, puis ils s'en allaient. 
:L'glise s'emplissait lentement. Un flot de soleil entrait par l'immense porte ouverte clairant les premiers rangs d'amis. Dans le choeur qui semblait un peu sombre, l'autel couvert de cierges faisait une clart jaune, humble et ple en face du trou de lumire de la grande porte. 
:" Elle n'est pas mal, cette petite Madeleine. Trs fine et trs roue  ! Elle doit tre charmante au dcouvert. Mais, dites-moi, comment se fait-il que Du Roy se marie  l'glise aprs un divorce prononc  ? " 
:Derrire eux, quatre demoiselles d'honneur, toutes les quatre vtues de rose et jolies toutes les quatre, formaient une cour  ce bijou de reine. Les garons d'honneur, bien choisis, conformes au type, allaient d'un pas qui semblait rgl par un matre de ballet. 
:L'vque avait termin sa harangue. Un prtre vtu d'une tole dore montait  l'autel. Et les orgues recommencrent  clbrer la gloire des nouveaux poux. 
:Lorsqu'il parvint sur le seuil, il aperut la foule amasse, une foule noire, bruissante, venue l pour lui, pour lui Georges Du Roy. Le peuple de Paris le contemplait et l'enviait. 
:Puis, relevant les yeux, il dcouvrit l-bas, derrire la place de la Concorde, la Chambre des dputs. Et il lui sembla qu'il allait faire un bond du portique de la Madeleine au portique du Palais-Bourbon. 
