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:Ils sortent d'un taillis qu'ils nomment maquis, arms jusqu'aux dents, se font payer leurs btes et se moquent de vous. Vous avez encore le mouflon, fort trange animal qu'on ne trouve pas ailleurs, fameux gibier, mais difficile. Cerfs, daims, faisans, perdreaux, jamais on ne pourrait nombrer toutes les espces de gibier qui fourmillent en Corse. Si vous aimez  tirer, allez en Corse, colonel ; l, comme disait un de mes htes, vous pourrez tirer sur tous les gibiers possibles, depuis la grive jusqu' l'homme.  
:Au jour fix pour le dpart, tout tait emball, embarqu ds le matin : la golette devait partir avec la brise du soir. En attendant, le colonel se promenait avec sa fille sur la Canebire, lorsque le patron l'aborda pour lui demander la permission de prendre  son bord un de ses parents, c'est--dire le petit-cousin du parrain de son fils an, lequel retournant en Corse, son pays natal, pour affaires pressantes, ne pouvait trouver de navire pour le passer. 
:Le patron n'entendait pas un mot d'anglais, mais il parut comprendre ce que disait miss Lydia  la petite moue de sa jolie bouche, et il commena un loge en trois points de son parent, qu'il termina en assurant que c'tait un homme trs comme il faut, d'une famille de Caporaux, et qu'il ne gnerait en rien monsieur le colonel, car lui, patron, se chargeait de le loger dans un coin o l'on ne s'apercevrait pas de sa prsence. 
:Le colonel et miss Nevil trouvrent singulier qu'il y et en Corse des familles o l'on ft ainsi caporal de pre en fils : mais, comme ils pensaient pieusement qu'il s'agissait d'un caporal d'infanterie, ils conclurent que c'tait quelque pauvre diable que le patron voulait emmener par charit. S'il se ft agi d'un officier, on et t oblig de lui parler, de vivre avec lui mais avec un caporal, il n'y a pas  se gner et c'est un tre sans consquence, lorsque son escouade, n'est pas l, baonnette au bout du fusil, pour vous mener o vous n'avez pas envie d'aller. 
:Celui-ci plaa son index sous son oeil gauche et abaissa les deux coins de la bouche. Pour qui comprend le langage des signes, cela voulait dire que l'Anglais entendait l'italien et que c'tait un homme bizarre. Le jeune homme sourit lgrement, toucha son front en rponse au signe de Matei, comme pour lui dire que tous les Anglais avaient quelque chose de travers dans la tte, puis il s'assit auprs du patron, et considra avec beaucoup d'attention, mais sans impertinence, sa jolie compagne de voyage. 
:- Pardon, colonel, dit enfin le jeune homme ; mais le quiproquo est admirable, je ne l'ai compris qu' l'instant. En effet, ma famille se glorifie de compter des caporaux parmi ses anctres ; mais nos caporaux corses n'ont jamais eu de galons sur leurs habits. Vers l'an de grce 1100, quelques communes, s'tant rvoltes contre la tyrannie des grands seigneurs montagnards, se choisiront des chefs qu'elles nommrent caporaux. Dans notre le, nous tenons  honneur de descendre de ces espces de tribuns. 
:- C'est la juste punition de mon petit orgueil, colonel, dit le jeune homme riant toujours et serrant cordialement la main de l'Anglais ; je ne vous en veux pas le moins du monde. Puisque mon ami Matei m'a si mal prsent, permettez-moi de me prsenter moi-mme : je m'appelle Orso della Rebbia, lieutenant en demi-solde, et si, comme je le prsume en voyant ces deux beaux chiens, vous venez en Corse pour chasser, je serai trs flatt de vous faire les honneurs de nos maquis et de nos montagnes... si toutefois je ne les ai pas oublis, ajouta-t-il en soupirant. 
:Ils apprirent qu' Waterloo, ils taient en face l'un de l'autre, et qu'ils avaient d changer bien des balles. Leur bonne intelligence en redoubla. Tour  tour ils critiqurent Napolon, Wellington et Blcher, puis ils chassrent ensemble le daim, le sanglier et le mouflon. Enfin, la nuit tant dj trs avance, et la dernire bouteille de bordeaux finie, le colonel serra de nouveau la main au lieutenant et lui souhaita le bonsoir, en exprimant l'espoir de cultiver une connaissance commence d'une faon si ridicule. Ils se sparrent et chacun fut se coucher. 
:Miss Lydia couta le cantique avec distraction et ne pressa pas davantage le chanteur, se promettant bien toutefois de savoir plus tard le mot de l'nigme. Mais sa femme de chambre, qui, tant de Florence, ne comprenait pas mieux que sa matresse le dialecte corse, tait aussi curieuse de s'instruire ; s'adressant  Orso avant que celle-ci pt l'avertir par un coup de coude : 
:Lorsqu'il prononait les mots de vengeance et de meurtre, miss Lydia le regardait attentivement, mais sans dcouvrir sur ses traits la moindre trace d'motion. Comme elle avait dcid qu'il avait la force d'me ncessaire pour se rendre impntrable  tous les yeux, les siens excepts, bien entendu, elle continua de croire fermement que les mnes du colonel della Rebbia n'attendraient pas longtemps la satisfaction qu'elles rclamaient. 
:Les lieux communs de conversation s'puisrent bientt. Malgr lui, le colonel billait assez frquemment ; en sa qualit de libral, Orso ne voulait point parler  un satellite du pouvoir ; Miss Lydia soutenait toute la conversation. De son ct, le prfet ne la laissait pas languir, et il tait vident qu'il avait un vif plaisir  parler de Paris et du monde  une femme qui connaissait toutes les notabilits de la socit europenne, De temps en temps, et tout en parlant, il observait Orso avec une curiosit singulire. 
:- Monsieur della Rebbia, continua miss Lydia en rougissant, nous ne nous connaissons que depuis quelques jours ; mais en mer, et dans les pays barbares, - vous m'excuserez, je l'espre, ... - dans les pays barbares, on devient ami plus vite que dans le monde... Ainsi ne vous tonnez pas si je vous parle en amie de choses un peu bien intimes, et dont peut-tre un tranger ne devrait pas se mler. 
:- Puisque je vous parle de cela, monsieur Orso, vous devez bien voir que je ne doute pas de vous, et si je vous ai parl, poursuivit-elle en baissant les yeux, c'est que j'ai compris que de retour dans votre pays, entour peut-tre de prjugs barbares, vous seriez bien aise de savoir qu'il y a quelqu'un qui vous estime pour votre courage  leur rsister. - Allons, dit-elle en se levant, ne parlons plus de ces vilaines choses-l : elles me font mal  la tte, et d'ailleurs il est bien tard. Vous ne m'en voulez pas ? Bonsoir,  l'anglaise. Et elle lui tendit la main. 
:Son frre s'embarrassait dans ses remerciements lorsque le dner parut fort  propos pour le tirer d'affaire. Miss Lydia fut charme de voir que Colomba, qui avait fait quelque rsistance pour se mettre  table, et qui n'avait cd que sur un regard de son frre, faisait en bonne catholique le signe de la croix avant de manger. 
:Aprs le dner, le colonel, qui avait remarqu l'espce de contrainte qui rgnait entre le frre et la soeur, demanda avec sa franchise ordinaire  Orso s'il ne dsirait point causer seul avec mademoiselle Colomba, offrant dans ce cas de passer avec sa fille dans la pice voisine. Mais Orso se hta de le remercier et de dire qu'ils auraient bien le temps de causer  Pietranera. C'tait le nom du village o il devait faire sa rsidence. 
:Colomba jeta un coup d'oeil suppliant  son frre. Miss Nevil avait ou parler des improvisatrices corses et mourait d'envie d'en entendre une. Aussi elle s'empressa de prier Colomba de lui donner un chantillon de son talent. Orso s'interposa alors, fort contrari de s'tre si bien rappel les dispositions potiques de sa soeur. Il eut beau jurer que rien n'tait plus plat qu'une ballata corse, protester que rciter des vers corses aprs ceux du Dante, c'tait trahir son pays, il ne fit qu'irriter le caprice de miss Nevil, et se vit oblig  la fin de dire  sa soeur : 
:On pense bien qu'un procs-verbal fut dress, et que le maire fit au prfet un rapport de son style le plus sublime, dans lequel il peignait les lois divines et humaines foules aux pieds, - la majest de lui, maire, celle du cur, mconnues et insultes, - le colonel della Rebbia se mettant  la tte d'un complot buonapartiste pour changer l'ordre de successibilit au trne, et exciter les citoyens  s'armer les uns contre les autres, crimes prvus par les articles 86 et 91 du Code pnal. 
:L'exagration de cette plainte nuisit  son effet. Le colonel crivit au prfet, au procureur du roi : un parent de sa femme tait alli  un des dputs de l'le, un autre cousin du prsident de la cour royale. Grce  ces protections, le complot s'vanouit, madame della Rebbia resta dans le bois, et l'idiot seul fut condamn  quinze jours de prison. 
:Soit que l'arrive de sa soeur et rappel  Orso avec plus de force le souvenir du toit paternel, soit qu'il souffrt un peu devant ses amis civiliss du costume et des manires sauvages de Colomba, il annona ds le lendemain le projet de quitter Ajaccio et de retourner  Pietranera. Mais cependant il fit promettre au colonel de venir prendre un gte dans son humble manoir, lorsqu'il se rendrait  Bastia, et en revanche il s'engagea  lui faire tirer daims, faisans, sangliers et le reste. 
:- Si elle ne pensait pas  la vengeance, elle m'aurait tout d'abord parl de notre pre ; elle n'en a rien fait. Elle aurait prononc le nom de ceux qu'elle regarde...  tort, je le sais, comme ses meurtriers. Eh bien ! non, pas un mot. C'est que, voyez-vous, nous autres Corses, nous sommes une race ruse. Ma soeur comprend qu'elle ne me tient pas compltement en sa puissance, et ne veut pas m'effrayer, lorsque je puis m'chapper encore. Une fois qu'elle m'aura conduit au bord du prcipice, lorsque la tte me tournera, elle me poussera dans l'abme. 
:- Rien, ajouta-t-il, n'a pu convaincre Colomba. Je l'ai vu par sa dernire lettre. Elle a jur la mort des Barricini ; et... miss Nevil, voyez quelle confiance j'ai en vous... peut-tre ne seraient-ils plus de ce monde, si, par un de ces prjugs qu'excuse son ducation sauvage, elle ne se persuadait que l'excution de la vengeance m'appartient en ma qualit de chef de famille, et que mon honneur y est engag. 
:- Non, dit miss Lydia fort bas et en italien, videmment pour que son pre ne l'entendit pas. Mais vous m'avez boude hier pour mes innocentes plaisanteries, et je ne voulais pas vous laisser emporter un souvenir mauvais de votre servante. Quelles terribles gens vous tes, vous autres Corses ! Adieu donc ;  bientt, j'espre. 
:Cependant Orso cheminait avec sa soeur. Le mouvement rapide de leurs chevaux les empcha d'abord de se parler ; mais, lorsque les montes trop rudes les obligeaient d'aller au pas, ils changeaient quelques mots sur les amis qu'ils venaient de quitter. Colomba parlait avec enthousiasme de la beaut de miss Nevil, de ses blonds cheveux, de ses gracieuses manires. Puis elle demandait si le colonel tait aussi riche qu'il le paraissait, si mademoiselle Lydia tait fille unique. 
:Aprs une assez longue traite, devisant de la sorte, le frre et la soeur arrivrent  un petit village, non loin de Bocognano, o ils s'arrtrent pour dner et passer la nuit chez un ami de leur famille. Ils y furent reus avec cette hospitalit corse qu'on ne peut apprcier que lorsqu'on l'a connue. Le lendemain, leur hte, qui avait t compre de madame della Rebbia, les accompagna jusqu' une lieue de sa demeure. 
:- Voyez-vous ces bois et ces maquis, dit-il  Orso au moment de se sparer : un homme qui aurait fait un malheur y vivrait dix ans en paix sans que les gendarmes ou voltigeurs vinssent le chercher. Ces bois touchent  la fort de Vizzavona ; et, lorsqu'on a des amis  Bocognano ou aux environs, on n'y manque de rien. Vous avez l un beau fusil, il doit porter loin. Sang de la Madone ! quel calibre ! On peut tuer avec cela mieux que des sangliers. 
:- Colomba, dit Orso d'un ton svre, je t'avais prie bien des fois de ne plus me parler des Barricini ni de tes soupons sans fondement. Je ne me donnerai certainement pas le ridicule de rentrer chez moi avec cette troupe de fainants, et je suis trs mcontent que tu les aies rassembls sans m'en prvenir. 
:Orso, de trs mauvaise humeur au centre de ce groupe d'hommes  cheval parlant tous ensemble et se pressant pour lui donner la main, demeura quelque temps sans pouvoir se faire entendre. Enfin, prenant l'air qu'il avait en tte de son peloton lorsqu'il lui distribuait les rprimandes et les jours de salle de police : 
:- Eh quoi ! vous ne me connaissez pas, Ors' Anton', moi qui vous ai port en croupe si souvent sur mon mulet qui mord ? Vous ne connaissez pas Polo Griffo ? Brave homme, voyez-vous, qui est aux della Rebbia corps et me. Dites un mot, et quand votre gros fusil parlera, ce vieux mousquet, vieux comme son matre, ne se taira pas. Comptez-y, Ors' Anton'. 
:En arrivant sur la place, Colomba se plaa entre la maison des Barricini et son frre, et toujours elle eut l'oeil fix sur les fentres de ses ennemis. Elle remarqua qu'elles taient barricades depuis peu, et qu'on y avait pratiqu des archere. On appelle archere d'troites ouvertures en forme de meurtrires, mnages entre de grosses bches avec lesquelles on bouche la partie infrieure d'une fentre. Lorsqu'on craint quelque attaque, on se barricade de la sorte, et l'on peut,  l'abri des bches, tirer  couvert sur les assaillants. 
:- Mon frre, dit Colomba d'un ton grave, vous tes le matre ici, et tout vous appartient dans cette maison ; mais, je vous en prviens, je donnerai mon mezzaro  cette petite fille pour qu'elle le vende, plutt que de refuser de la poudre  un bandit. Lui refuser de la poudre ! mais autant vaut le livrer aux gendarmes. Quelle protection a-t-il contre eux, sinon ses cartouches ? 
:Quelques jours se passrent sans que Colomba pronont le nom des Barricini. Elle tait toujours aux petits soins pour son frre, et lui parlait souvent de miss Nevil. Orso lui faisait lire des ouvrages franais et italiens, et il tait surpris tantt de la justesse et du bon sens de ses observations, tantt de son ignorance profonde des choses les plus vulgaires. 
:Au bout de quelques minutes, Colomba se leva, l'oeil sec, mais la figure anime. Elle fit du pouce  la hte le signe de croix familier  ses compatriotes et qui accompagne d'ordinaire leurs serments solennels, puis, entranant son frre, elle reprit le chemin du village. Ils rentrrent dans leur maison. Orso monta dans sa chambre. Un instant aprs, Colomba l'y suivit, portant une petite cassette qu'elle posa sur la table. Elle l'ouvrit et en tira une chemise couverte de larges taches de sang. 
:- Oh ! oui, Ors' Anton'. Depuis que mon papa est mort, il a soin de la famille, de ma mre, de moi et de ma petite soeur. Avant que maman ft malade, il la recommandait aux riches pour qu'on lui donnt de l'ouvrage. Le maire me donne une robe tous les ans, et le cur me montre le catchisme et  lire depuis que mon oncle leur a parl. Mais c'est votre soeur surtout qui est bonne pour nous. 
:En ce moment un chien partit dans le sentiers. La petite, portant deux doigts  sa bouche, fit entendre un sifflement aigu : aussitt le chien vint  elle et la caressa, puis s'enfona brusquement dans le maquis. Bientt deux hommes mal vtus mais bien arms, se levrent derrire une cpe  quelques pas d'Orso. On et dit qu'ils s'taient avancs en rampant comme des couleuvres au milieu du fourr de cystes et de myrtes qui couvrait le terrain. 
:Pendant que son camarade parlait, Brandolaccio mettait devant lui du pain et de la viande ; il se servit lui-mme, puis il fit la part de son chien, qu'il prsenta  Orso sous le nom de Brusco, comme dou du merveilleux instinct de reconnatre un voltigeur sous quelque dguisement que ce ft. Enfin il coupa un morceau de pain et une tranche de jambon cru qu'il donna  sa nice. 
:Orso trouva Colomba un peu alarme de sa longue absence ; mais, en le voyant, elle reprit cet air de srnit triste qui tait son expression habituelle. Pendant le repas du soir, ils ne parlrent que de choses indiffrentes, et Orso, enhardi par l'air calme de sa soeur, lui raconta sa rencontre avec les bandits, et hasarda mme quelques plaisanteries sur l'ducation morale et religieuse que recevait la petite Chilina par les soins de son oncle et de son honorable collgue, le sieur Castriconi. 
:- Je crois, dit Orso, qu'il vaut tout autant que Brandolaccio, et Brandolaccio autant que lui. L'un et l'autre sont en guerre ouverte avec la socit. Un premier crime les entrane chaque jour  d'autres crimes ; et pourtant ils ne sont peut-tre pas aussi coupables que bien des gens qui n'habitent pas le maquis. 
:- C'est un homme de ce bourg, mari de Madeleine, qui a reu le portefeuille de notre pre mourant. Sa veuve est venue me prier de paratre  sa veille et d'y chanter quelque chose. Il convient que vous veniez aussi. Ce sont nos voisins, et c'est une politesse dont on ne peut se dispenser dans un petit endroit comme le ntre. 
:- Je souffre beaucoup de chanter ainsi. Cela me rappelle tous nos malheurs. Demain j'en serai malade ; mais il le faut. Permettez-le-moi, mon frre. Souvenez-vous qu' Ajaccio vous m'avez dit d'improviser pour amuser cette demoiselle anglaise qui se moque de nos vieux usages. Ne pourrai-je donc improviser aujourd'hui pour de pauvres gens qui m'en sauront gr, et que cela aidera  supporter leur chagrin ? 
:Ce furent les premires paroles qu'Orso entendit en entrant.  sa vue le cercle s'ouvrit, et un faible murmure de curiosit annona l'attente de l'assemble excite par la prsence de la voceratrice. Colomba embrassa la veuve, prit une de ses mains et demeura quelques minutes recueillie et les yeux baisss. Puis elle rejeta son mezzaro en arrire, regarda fixement le mort, et, penche sur ce cadavre, presque aussi ple que lui, elle commena de la sorte : 
:Le prfet dbuta par quelques excuses banales sur l'heure indue de sa visite, plaignit mademoiselle Colomba, parla du danger des motions fortes, blma la coutume des lamentations funbres que le talent mme de la voceratrice rendait encore plus pnibles pour les assistants ; il glissa avec adresse un lger reproche sur la tendance de la dernire improvisation. Puis, changeant de ton : 
:- C'est presque  sa prire que je viens ici, monsieur. Personne ne connat mieux que moi une fatale histoire que je voudrais bien n'tre pas oblig de vous rappeler. Puisque monsieur Barricini est encore maire de Pietranera, et moi, prfet ce dpartement, je n'ai pas besoin de vous dire le cas que je fais de certains soupons, dont, si je, suis bien inform, quelques personnes imprudentes vous ont fait part, et que vous avez repousss je le sais, avec l'indignation qu'on devait attendre de votre position et de votre caractre. 
:- Monsieur Barricini, continua le prfet, dsirerait vivement voir cesser cette espce d'inimiti, ... c'est--dire cet tat d'incertitude o vous vous trouvez l'un vis--vis de l'autre... Pour ma part, je serais enchant de vous voir tablir avec lui les rapports que doivent avoir ensemble des gens faits pour s'estimer... 
:- Monsieur, interrompit Orso d'une voix mue, je n'ai jamais accus l'avocat Barricini d'avoir fait assassiner mon pre, mais il a fait une action qui m'empchera toujours d'avoir aucune relation avec lui. Il a suppos une lettre menaante, au nom d'un certain bandit... du moins il l'a sourdement attribue  mon pre. Cette lettre enfin, monsieur, a probablement t la cause indirecte de sa mort.  
:- Que monsieur votre pre l'ait cru, lorsque, emport par la la vivacit de son caractre, il plaidait contre monsieur Barricini, la chose est excusable ; mais, de votre part, un semblable aveuglement n'est plus permis. Rflchissez donc que Barricini n'avait point intrt  supposer cette lettre... Je ne vous parle pas de son caractre, ... vous ne le connaissez point, vous tes prvenu contre lui, ... mais vous ne supposez pas qu'un homme connaissant les lois... 
:- Mademoiselle, dit le prfet avec impatience, vous expliquez tout par des suppositions odieuses ; est-ce le moyen de dcouvrir la vrit ? Vous, monsieur, vous tes de sang-froid ; dites-moi, que pensez-vous maintenant ? Croyez-vous, comme mademoiselle, qu'un homme qui n'a  redouter qu'une condamnation assez lgre se charge de gaiet de coeur d'un crime de faux pour obliger quelqu'un qu'il ne connat pas ? 
:- Mademoiselle est le tintinajo (1) de la famille,  ce qu'il parat, dit le prfet d'un air de raillerie. -- (1) On appelle ainsi le blier porteur d'une sonnette qui conduit le troupeau, et, par mtaphore, on donne le mme nom au membre d'une famille qui la dirige dans toute les affaires importantes. 
:Le matin, vers six heures, un domestique du prfet frappait  la maison d'Orso. Reu par Colomba, il lui dit que le prfet allait partir, et qu'il attendait son frre. Colomba rpondit sans hsiter que son frre venait de tomber dans l'escalier et de se fouler le pied ; qu'tant hors d'tat de faire un pas, il suppliait monsieur le prfet de l'excuser, et serait trs reconnaissant, s'il daignait prendre la peine de passer chez lui. Peu aprs ce message, Orso descendit et demanda  sa soeur si le prfet ne l'avait pas envoy chercher. 
:Orso s'inclina d'un air contraint ; M. Barricini balbutia quelques mots que personne n'entendit ; ses fils regardrent les poutres du plafond. Le prfet, continuant sa harangue, allait adresser  Orso la contrepartie de ce qu'il venait de dbiter  M. Barricini, lorsque Colomba, tirant de dessous son fichu quelques papiers, s'avana gravement entre les parties contractantes : 
:- Monsieur le prfet, dit le licenci, je n'ai pas l'honneur d'tre connu de vous. Je m'appelle Giocanto Castriconi, plus connu sous le nom du Cur... Ah ! vous me remettez ! Mademoiselle, que je n'avais pas l'avantage de connatre non plus, m'a fait prier de lui donner des renseignements sur un nomm Tomaso Bianchi, avec lequel j'tais dtenu, il y a trois semaines, dans les prisons de Bastia. Voici ce que j'ai  vous dire... 
:- Ne prenez pas cette peine, dit le prfet ; je n'ai rien  entendre d'un homme comme vous... Monsieur della Rebbia, j'aime  croire que vous n'tes pour rien dans cet odieux complot. Mais tes-vous matre chez vous ? Faites ouvrir cette porte. Votre soeur aura peut-tre  rendre compte des tranges relations qu'elle entretient avec des bandits. 
:Pour rponse, Orlanduccio tira son stylet et se jeta sur Orso comme un furieux ; mais, avant qu'il pt faire usage de son arme, Colomba lui saisit le bras qu'elle tordit avec force pendant qu'Orso, le frappant du poing au visage, le fit reculer quelques pas et heurter rudement contre le chambranle de la porte. Le stylet chappa de la main d'Orlanduccio, mais Vincentello avait le sien et rentrait dans la chambre, lorsque Colomba, sautant sur un fusil, lui prouva que la partie n'tait pas gale. En mme temps le prfet se jeta entre les combattants. 
:- Ds aujourd'hui, dit le prfet, monsieur Barricini est suspendu de ses fonctions... Il se justifiera, je l'espre... Tenez, monsieur, vous m'intressez. Ce que je vous demande est bien peu de chose : restez chez vous tranquille jusqu' mon retour de Corte. Je ne serai que trois jours absent. Je reviendrai avec le procureur du roi, et nous dbrouillerons alors compltement cette triste affaire. Me promettez-vous de vous abstenir jusque-l de toute hostilit ? 
: Vous devez tre press de me rencontrer ; je ne le suis pas moins. Demain matin nous pourrons nous trouver  six heures dans la valle d'Acquaviva. Je suis trs adroit au pistolet, et je ne vous propose pas cette arme. On dit que vous tirez bien le fusil : prenons chacun un fusil  deux coups. Je viendrai accompagn d'un homme de ce village. Si votre frre veut vous accompagner, prenez un second tmoin et prvenez-moi. Dans ce cas seulement j'aurai deux tmoins. 
:La rponse se fit attendre et ne vint que dans la soire. Elle tait signe de M. Barricini pre, et il annonait  Orso qu'il dfrait au procureur du roi la lettre de menace adresse  son fils.  Fort de ma conscience, ajoutait-il en terminant, j'attends que la justice ait prononc sur vos calomnies.  
: Ma chre mademoiselle Colomba, j'apprends avec bien du plaisir, par une lettre de votre frre, que vos inimitis sont finies. Recevez-en mes compliments. Mon pre ne peut plus souffrir Ajaccio depuis que votre frre n'est plus l pour parler guerre et chasser avec lui. Nous partons aujourd'hui, et nous irons coucher chez votre parente, pour laquelle nous avons une lettre. Aprs-demain, vers onze heures, je viendrai vous demander  goter de ce bruccio des montagnes, si suprieur, dites-vous,  celui de la ville. 
:Orso s'tant retir dans sa chambre, Colomba envoya coucher Saveria et les bergers, et demeura seule dans la cuisine o se prparait le bruccio. De temps en temps, elle prtait l'oreille et paraissait attendre impatiemment que son frre se ft couch. Lorsqu'elle le crut enfin endormi, elle prit un couteau, s'assura qu'il tait tranchant, mit ses petits pieds dans de gros souliers, et, sans faire le moindre bruit, elle entra dans le jardin. 
:Le jardin, ferm de murs, touchait  un terrain assez vaste, enclos de haies, o l'on mettait les chevaux, car les chevaux corses ne connaissent gure l'curie. En gnral on les lche dans un champ et l'on s'en rapporte  leur intelligence pour trouver  se nourrir et  s'abriter contre le froid et la pluie. 
:- Souviens-toi bien, ma soeur, poursuivit Orso, que si  mon retour je trouve qu'on a fait quelque dmonstration contre les Barricini, jamais je ne te le pardonnerai. Puis, d'un ton plus doux : Il est fort possible, fort probable mme, ajouta-t-il, que je reviendrai ici avec le colonel et sa fille ; fais en sorte que leurs chambres soient en ordre, que le djeuner soit bon, enfin que nos htes soient le moins mal possible. C'est trs bien, Colomba, d'avoir du courage, mais il faut encore qu'une femme sache tenir une maison. Allons, embrasse-moi, sois sage ; voil le cheval gris sell. 
:Dj ils taient loin de Pietranera, et marchaient de grande hte, lorsque au passage d'un petit ruisseau qui se perdait dans un marcage le vieux Polo Griffo aperut plusieurs cochons confortablement couchs dans la boue, jouissant  la fois du soleil et de la fracheur de l'eau. Aussitt, ajustant le plus gros, il lui tira un coup de fusil dans la tte et le tua sur la place. Les camarades du mort se levrent et s'enfuirent avec une lgret surprenante ; et bien que l'autre berger ft feu  son tour, ils gagnrent sains et saufs un fourr o ils disparurent. 
:- Trs mort. Bonne sant  nous autres (1) ! Ce qu'il y a de bon avec vous, c'est que vous ne les faites pas souffrir. Venez donc voir Vincentello, il est encore  genoux, la tte appuye contre le mur. Il a l'air de dormir. C'est l le cas de dire : Sommeil de plomb. Pauvre diable ! -- (1) Salute  noi ! Exclamation qui accompagne ordinairement le mot de mort, et qui lui sert comme de correctif. 
:- Vous tes comme Sampiero Corso, qui ne donnait jamais qu'un coup. Voyez-vous, l... dans la poitrine,  gauche ? tenez, comme Vincileone fut attrap  Waterloo. Je parierais bien que la balle n'est pas loin du coeur. Coup double ! Ah ! je ne me mle plus de tirer. Deux en deux coups !...  balle !... Les deux frres !... S'il avait eu un troisime coup, il aurait tu le papa... On fera mieux une autre fois... Quel coup, Ors' Anton' !... Et dire que cela n'arrivera jamais  un brave garon comme moi de faire coup double sur des gendarmes ! 
:- C'est vrai, j'oubliais... Pif ! pif ! boum ! boum !... coup double d'une main (1) !... Quand on fera mieux, je m'irai pendre ! Allons, vous voil mont... avant de partir, regardez donc un peu votre ouvrage. Il n'est pas poli de quitter ainsi la compagnie sans lui dire adieu. -- (1) Si quelque chasseur incrdule me contestait le coup double de M. della Rebbia, je l'engagerais  aller  Sartne, et  se faire raconter comment un des habitants les plus distingus et les plus aimables de cette ville se tira seul, et le bras gauche cass, d'une position au moins aussi dangereuse. 
:- Je gage, dit-il, que della Rebbia aura rencontr du gibier ; il n'a pu rsister  la tentation, et nous allons le voir revenir la carnassire toute pleine. Parbleu ! ajouta-t-il, nous avons entendu sur la route quatre coups de fusil. Il y en avait deux plus forts que les autres, et j'ai dit  ma fille : je parie que c'est della Rebbia qui chasse. Ce ne peut tre que mon fusil qui fait tant de bruit. 
:Colomba plit, et Lydia, qui l'observait avec attention, devina sans peine quels soupons la conjecture du colonel venait de lui suggrer. Aprs un silence de quelques minutes, Colomba demanda vivement si les deux fortes dtonations avaient prcd ou suivi les autres. Mais ni le colonel, ni sa fille, ni le guide, n'avaient fait grande attention  ce point capital. 
:Vers une heure, aucun des messagers envoys par Colomba n'tant encore revenu, elle rassembla tout son courage et fora ses htes  se mettre  table ; mais, sauf le colonel, personne ne put manger. Au moindre bruit sur la place, Colomba courait  la fentre, puis revenait s'asseoir tristement, et, plus tristement encore, s'efforait de continuer avec ses amis une conversation insignifiante  laquelle personne ne prtait la moindre attention et qu'interrompaient de longs intervalles de silence. 
:Le colonel laissa tomber son verre, miss Nevil poussa un cri, tous coururent  la porte de la maison. Avant que Chilina pt sauter  bas de sa monture, elle tait enleve comme une plume par Colomba qui la serrait  l'touffer. L'enfant comprit son terrible regard, et sa premire parole fut celle du choeur d'Othello  Il vit !  Colomba cessa de l'treindre, et Chilina tomba  terre aussi lestement qu'une jeune chatte. 
:- Deux hommes si adroits ! si terribles !... Lui seul, bless, n'ayant qu'un bras... il les a abattus tous les deux. Quel courage, colonel ! N'est-ce pas un hros ? Ah ! miss Nevil, qu'on est heureux de vivre dans un pays tranquille comme le vtre !... Je suis sre que vous ne connaissiez pas encore mon frre !... Je l'avais dit : l'pervier dploiera ses ailes !... Vous vous trompiez  son air si doux... C'est qu'auprs de vous, miss Nevil... Ah ! s'il vous voyait travailler pour lui... Pauvre Orso ! 
:Miss Lydia ne travaillait gure et ne trouvait pas une parole. Son pre demandait pourquoi l'on ne se htait pas de porter plainte devant un magistrat. Il parlait de l'enqute du coroner et de bien d'autres choses galement inconnues en Corse. Enfin il voulait savoir si la maison de campagne de ce bon M. Brandolaccio, qui avait donn des secours au bless, tait fort loigne de Pietranera, et s'il ne pourrait pas aller lui-mme voir son ami. 
:Et Colomba rpondait avec son calme accoutum qu'Orso tait dans le maquis ; qu'il avait un bandit pour le soigner ; qu'il courait grand risque s'il se montrait avant qu'on se ft assur des dispositions du prfet et des juges ; enfin qu'elle ferait en sorte qu'un chirurgien habile se rendt en secret auprs de lui. 
:- Lches ! s'cria-t-elle, vous tirez sur des femmes, sur des trangers ! Etes-vous Corses ? tes-vous hommes ? Misrables qui ne savez qu'assassiner par derrire, avancez ! je vous dfie. Je suis seule ; mon frre est loin. Tuez-moi, tuez mes htes ; cela est digne de vous... Vous n'osez, lches que vous tes ! vous savez que nous nous vengeons. Allez, allez pleurer comme des femmes, et remerciez-nous de ne pas vous demander plus de sang ! 
:- Laissez pleurer ces pauvres gens, disait-elle ; laissez ce vieillard emporter sa chair.  quoi bon tuer ce vieux renard qui n'a plus de dents pour mordre ? - Giudice Barricini ! souviens-toi du deux aot ! Souviens-toi du portefeuille sanglant o tu as crit de ta main de faussaire ! Mon pre y avait inscrit ta dette ; tes fils l'ont paye. Je te donne quittance, vieux Barricini ! 
:Le soir, miss Lydia s'tant retire dans sa chambre, le colonel l'y suivit et lui demanda s'ils ne feraient pas bien de quitter ds le lendemain un village o l'on tait expos  chaque instant  recevoir une balle dans la tte, et le plus tt possible un pays o l'on ne voyait que meurtres et trahisons. 
:La chambre qu'elle occupait tait celle de Colomba. Au-dessus d'une espce de prie-Dieu en chne,  ct d'une palme bnite, tait suspendu  la muraille un portrait en miniature d'Orso en uniforme de sous-lieutenant. Miss Nevil dtacha ce portrait, le considra longtemps et le posa enfin auprs de son lit, au lieu de le remettre  sa place. Elle ne s'endormit qu' la pointe du jour, et le soleil tait dj fort lev au-dessus de l'horizon lorsqu'elle s'veilla. Devant son lit elle aperut Colomba, qui attendait immobile le moment o elle ouvrirait les yeux. 
:Le prfet tait de retour. Instruit par un exprs de l'adjoint, il tait venu accompagn de gendarmes et de voltigeurs, amenant de plus procureur du roi, greffier et le reste pour instruire sur la nouvelle et terrible catastrophe qui compliquait, ou si l'on veut qui terminait les inimitis des familles de Pietranera. Peu aprs son arrive, il vit le colonel Nevil et sa fille, et ne leur cacha pas qu'il craignait que l'affaire ne prt une mauvaise tournure. 
:- Je le crois, dit le prfet, mais le procureur du roi (ces messieurs souponnent toujours) ne me parat pas trs favorablement dispos. Il a entre les mains une pice fcheuse pour votre ami. C'est une lettre menaante adresse  Orlanduccio, dans laquelle il lui donne un rendez-vous... et ce rendez-vous lui parat une embuscade. 
:- Ce n'est pas l'usage ici. On s'embusque, on se tue par derrire, c'est la faon du pays. Il y a bien une dposition favorable ; c'est celle d'une enfant qui affirme avoir entendu quatre dtonations, dont les deux dernires, plus fortes que les autres, provenaient d'une arme de gros calibre comme le fusil de monsieur della Rebbia. Malheureusement cette enfant est la nice de l'un des bandits que l'on souponne de complicit, et elle a sa leon faite. 
:Elle se mit alors  siffler entre ses doigts ; bientt aprs on entendit un chien aboyer, et la sentinelle avance des bandits ne tarda pas  paratre. C'tait notre vieille connaissance, le chien Brusco, qui reconnut aussitt Colomba, et se chargea de lui servir de guide. Aprs maints dtours dans les sentiers troits du maquis, deux hommes arms jusqu'aux dents se prsentrent  leur rencontre. 
:Enfin Orso fit un mouvement. Aussitt Colomba se pencha sur lui et l'embrassa  plusieurs reprises, l'accablant de questions sur sa blessure, ses souffrances, ses besoins. Aprs avoir rpondu qu'il tait aussi bien que possible, Orso lui demanda  son tour si miss Nevil tait encore  Pietranera, et si elle lui avait crit. Colomba, courbe sur son frre, lui cachait compltement sa compagne, que l'obscurit, d'ailleurs, lui aurait difficilement permis de reconnatre. Elle tenait une main de miss Nevil, et de l'autre elle soulevait lgrement la tte du bless. 
:- Bah ! reprit Colomba, nous ne vous laisserons pas partir si vite. Nous avons encore bien des choses  vous montrer  Pietranera... D'ailleurs, vous m'avez promis de faire mon portrait,. et vous n'avez pas encore commenc... Et puis je vous ai promis de vous faire une serenata en soixante et quinze couplets... Et puis... Mais qu'a donc Brusco  grogner ?... Voil Brandolaccio qui court aprs lui... Voyons ce que c'est. 
:Il siffla deux fois ; un sifflet loign rpondit  ce signal, et le fusil de Manton cessa de faire entendre sa grosse voix. Alors Brandolaccio sauta sur le cheval. Colomba plaa son frre devant le bandit, qui d'une main le serra fortement, tandis que de l'autre il dirigeait sa monture. Malgr sa double charge, le cheval, excit par deux bons coups de pied dans le ventre, partit lestement et descendit au galop un coteau escarp o tout autre qu'un cheval corse se serait tu cent fois. 
:Les voltigeurs la conduisirent alors dans le campement des bandits, o ils rassemblaient les trophes de leur expdition, c'est--dire le pilone qui couvrait Orso, une vieille marmite et une cruche pleine d'eau. Dans le mme lieu se trouvait miss Nevil, qui, rencontre par les soldats,  demi morte de peur, rpondait par des larmes  toutes leurs questions sur le nombre des bandits et la direction qu'ils avaient prise. 
:- On vous y mnera, et plus tt que vous ne le dsirez, ma mignonne, dit le sergent, et vous aurez  expliquer ce que vous faisiez dans le maquis  cette heure avec les brigands qui viennent de s'enfuir. Je ne sais quel sortilge emploient ces coquins, mais ils fascinent srement les filles, car partout o il y a des bandits on est sr d'en trouver de jolies. 
:- Vous tes sept ? demanda Colomba. Savez-vous, messieurs, que si par hasard les trois frres Gambini, Sarocchi et Thodore Poli se trouvaient  la croix de Sainte-Christine avec Brandolaccio et le cur, ils pourraient vous donner bien des affaires. Si vous devez avoir une conversation avec le Commandant de la campagne (1) je ne me soucierais pas de m'y trouver. Les balles ne connaissent personne la nuit. -- (1) C'tait le titre que prenait Thodore Poli. 
:- coutez, mes amis, dit Orso, vous faites un vilain mtier ; et s'il ne vous arrive pas de terminer votre carrire sur cette place que nous voyons l-bas (1), le mieux qui vous puisse advenir, c'est de tomber dans un maquis sous la balle d'un gendarme. -- (1) La place o se font les excutions  Bastia. 
:- Rien, dit Brandolaccio, que de nous conserver un petit souvenir. Vous nous avez combls. Voil Chilina qui a une dot, et qui, pour bien s'tablir, n'aura pas besoin que mon ami le cur crive des lettres sans menaces. Nous savons que votre fermier nous donnera du pain et de la poudre en nos ncessits : ainsi, adieu. J'espre vous revoir en Corse un de ces jours. 
:- Puisque vous voulez absolument me laisser un souvenir matriel de vous, je vous demanderai sans faon de m'envoyer un Horace du plus petit format possible. Cela me distraira et m'empchera d'oublier mon latin. Il y a une petite qui vend des cigares,  Bastia, sur le port ; donnez-le-lui, et elle me le remettra. 
:- Grce ! s'cria celui-ci d'une voix rauque ; grce ! n'es-tu pas satisfaite ? Cette feuille... que j'avais brle... comment as-tu fait pour la lire ? Mais pourquoi tous les deux ?... Orlanduccio, tu n'a rien pu lire contre lui... Il fallait m'en laisser un... un seul... Orlanduccio... tu n'as pas lu son nom... 
:Le vieillard poussa un cri, et sa tte tomba sur sa poitrine. Colomba lui tourna le dos, et revint  pas lents vers la maison en chantant quelques mots incomprhensibles d'une ballata :  Il me faut la main qui a tir, l'oeil qui a vis, le coeur qui a pens...  Pendant que la jardinire s'empressait  secourir le vieillard, Colomba, le teint anim l'oeil en feu, se mettait  table devant le colonel. 
