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:Pour moi, je ne me contentais plus des hypothses qui satisfaisaient Conseil. Ce digne garon persistait  ne voir dans le commandant du Nautilus qu'un de ces savants mconnus qui rendent  l'humanit mpris pour indiffrence. C'tait encore pour lui un gnie incompris qui, las des dceptions de la terre, avait d se rfugier dans cet inaccessible milieu o ses instincts s'exeraient librement. Mais,  mon avis, cette hypothse n'expliquait qu'un des cotes du capitaine Nemo.
:En effet, le mystre de cette dernire nuit pendant laquelle nous avions t enchans dans la prison et le sommeil, la prcaution si violemment prise par le capitaine d'arracher de mes yeux la lunette prte  parcourir l'horizon, la blessure mortelle de cet homme due  un choc inexplicable du Nautilus, tout cela me poussait dans une voie nouvelle. Non ! le capitaine Nemo ne se contentait pas de fuir les hommes ! Son formidable appareil servait non seulement ses instincts de libert, mais peut-tre aussi les intrts de je ne sais quelles terribles reprsailles.
:Ce jour-l, 21 janvier 1868,  midi, le second vint prendre la hauteur du soleil. Je montai sur la plate-forme, j'allumai un cigare, et je suivis l'opration. Il me parut vident que cet homme ne comprenait pas le franais, car plusieurs fois je fis  voix haute des rflexions qui auraient d lui arracher quelque signe involontaire d'attention, s'il les et comprises, mais il resta impassible et muet.
:Notre sant  tous se maintenait dans un tat trs satisfaisant. Le rgime du bord nous convenait parfaitement, et pour mon compte, je me serais bien pass des variantes que Ned Land, par esprit de protestation, s'ingniait  y apporter. De plus, dans cette temprature constante, il n'y avait pas mme un rhume  craindre. D'ailleurs, ce madrporaire Dendrophylle, connu en Provence sous le nom de  Fenouil de mer , et dont il existait une certaine rserve  bord, et fourni avec la chair fondante de ses polypes une pte excellente contre la toux.
: Des terres civilises, me dit ce jour-l Ned Land. Cela vaudra mieux que ces les de la Papouasie, o l'on rencontre plus de sauvages que de chevreuils ! Sur cette terre indienne, monsieur le professeur, il y a des routes, des chemins de fer, des villes anglaises, franaises et indoues. On ne ferait pas cinq milles sans y rencontrer un compatriote. Hein ! est-ce que le moment n'est pas venu de brler la politesse au capitaine Nemo ?
:-- Non. Ned, non, rpondis-je d'un ton trs dtermin. Laissons courir, comme vous dites, vous autres marins. Le Nautilus se rapproche des continents habits. Il revient vers l'Europe, qu'il nous y conduise. Une fois arrivs dans nos mers, nous verrons ce que la prudence nous conseillera de tenter. D'ailleurs, je ne suppose pas que le capitaine Nemo nous permette d'aller chasser sur les ctes du Malabar ou de Coromandel comme dans les forts de la Nouvelle-Guine.
:Il est un charmant animal dont la rencontre, suivant les anciens, prsageait des chances heureuses. Aristote, Athne, Pline, Oppien, avaient tudi ses gots et puis  son gard toute la potique des savants de la Grce et de l'Italie. Ils l'appelrent Nautilus et _Pompylius_. Mais la science moderne n'a pas ratifi leur appellation, et ce mollusque est maintenant connu sous le nom d'Argonaute.
:Le 27 janvier,  l'ouvert du vaste golfe du Bengale, nous rencontrmes  plusieurs reprises, spectacle sinistre ! des cadavres qui flottaient  la surface des flots. C'taient les morts des villes indiennes. charris par le Gange jusqu' la haute mer, et que les vautours, les seuls ensevelisseurs du pays, n'avaient pas achev de dvorer. Mais les squales ne manquaient pas pour les aider dans leur funbre besogne.
:-- Non, mon garon, et cette blancheur qui te surprend n'est due qu' la prsence de myriades de bestioles infusoires, sortes de petits vers lumineux, d'un aspect glatineux et incolore, de l'paisseur d'un cheveu, et dont la longueur ne dpasse pas un cinquime de millimtre. Quelques-unes de ces bestioles adhrent entre elles pendant l'espace de plusieurs lieues.
:Je ne sais si Conseil tint compte de ma recommandation, mais il parut se plonger dans des rflexions profondes, cherchant sans doute  valuer combien quarante milles carrs contiennent de cinquimes de millimtres. Pour moi, je continuai d'observer le phnomne. Pendant plusieurs heures, le Nautilus trancha de son peron ces flots blanchtres, et je remarquai qu'il glissait sans bruit sur cette eau savonneuse, comme s'il et flott dans ces remous d'cume que les courants et les contre-courants des baies laissaient quelquefois entre eux.
:Le 28 fvrier, lorsque le Nautilus revint  midi  la surface de la mer, par 94' de latitude nord, il se trouvait en vue d'une terre qui lui restait  huit milles dans l'ouest. J'observai tout d'abord une agglomration de montagnes, hautes de deux mille pieds environ, dont les formes se modelaient trs capricieusement. Le point termin, je rentrai dans le salon, et lorsque le relvement eut t report sur la carte, je reconnus que nous tions en prsence de l'le de Ceylan, cette perle qui pend au lobe infrieur de la pninsule indienne.
:On vous inviterait  chasser l'ours dans les montagnes de la Suisse, que vous diriez :  Trs bien ! demain nous irons chasser l'ours.  On vous inviterait  chasser le lion dans les plaines de l'Atlas, ou le tigre dans les jungles de l'Inde, que vous diriez :  Ah ! ah ! il parat que nous allons chasser le tigre ou le lion !  Mais on vous inviterait  chasser le requin dans son lment naturel, que vous demanderiez peut-tre  rflchir avant d'accepter cette invitation.
:Et me voil rvant de requins, songeant  ces vastes mchoires armes de multiples ranges de dents, et capables de couper un homme en deux. Je me sentais dj une certaine douleur autour des reins. Puis, je ne pouvais digrer le sans-faon avec lequel le capitaine avait fait cette dplorable invitation ! N'et-on pas dit qu'il s'agissait d'aller traquer sous bois quelque renard inoffensif ?
:-- Prcisment, savant Conseil. Or, parmi ces testacs, l'oreille-de-mer iris, les turbots, les tridacnes, les pinnesmarines, en un mot tous ceux qui scrtent la nacre c'est--dire cette substance bleue, bleutre, violette ou blanche, qui tapisse l'intrieur de leurs valves, sont susceptibles de produire des perles.
:-- Oui, de francs ! Trois millions de francs, repris-je. Mais je crois que ces pcheries ne rapportent plus ce qu'elles rapportaient autrefois. Il en est de mme des pcheries amricaines, qui, sous le rgne de Charles Quint, produisaient quatre millions de francs, prsentement rduits aux deux tiers. En somme, on peut valuer  neuf millions de francs le rendement gnral de l'exploitation des perles.
:-- Mais j'ai d me marier, Conseil, rpondit srieusement le Canadien, et ce n'est pas ma faute si l'affaire n'a pas russi. J'avais mme achet un collier de perles  Kat Tender, ma fiance, qui, d'ailleurs, en a pous un autre. Eh bien, ce collier ne m'avait pas cot plus d'un dollar et demi, et cependant - monsieur le professeur voudra bien me croire les perles qui le composaient n'auraient pas pass par le tamis de vingt trous.
:-- Pas encore. Je n'ai pas laiss le Nautilus approcher de trop prs cette cte, et nous sommes assez au large du banc de Manaar ; mais j'ai fait parer le canot qui nous conduira au point prcis de dbarquement et nous pargnera un assez long trajet. Il emporte nos appareils de plongeurs, que nous revtirons au moment o commencera cette exploration sous-marine. 
:La nuit tait encore obscure. Des plaques de nuages couvraient le ciel et ne laissaient apercevoir que de rares toiles. Je portai mes yeux du ct de la terre, mais je ne vis qu'une ligne trouble qui fermait les trois quarts de l'horizon du sud-ouest au nord-ouest. Le Nautilus, ayant remont pendant la nuit la cte occidentale de Ceylan, se trouvait  l'ouest de la baie, ou plutt de ce golfe form par cette terre et l'le de Manaar. L, sous les sombres eaux, s'tendait le banc de pintadines, inpuisable champ de perles dont la longueur dpasse vingt milles.
:Vers cinq heures et demie, les premires teintes de l'horizon accusrent plus nettement la ligne suprieure de la cte. Assez plate dans l'est, elle se renflait un peu vers le sud. Cinq milles la sparaient encore, et son rivage se confondait avec les eaux brumeuses. Entre elle et nous, la mer tait dserte. Pas un bateau, pas un plongeur. Solitude profonde sur ce lieu de rendez-vous des pcheurs de perles. Ainsi que le capitaine Nemo me l'avait fait observer, nous arrivions un mois trop tt dans ces parages.
: Nous voici arrivs, monsieur Aronnax, dit alors le capitaine Nemo. Vous voyez cette baie resserre. C'est ici mme que dans un mois se runiront les nombreux bateaux de pche des exploitants, et ce sont ces eaux que leurs plongeurs iront audacieusement fouiller. Cette baie est heureusement dispose pour ce genre de pche. Elle est abrite des vents les plus forts, et la mer n'y est jamais trs houleuse, circonstance trs favorable au travail des plongeurs. Nous allons maintenant revtir nos scaphandres, et nous commencerons notre promenade. 
:Vers sept heures, nous arpentions enfin le banc de pintadines, sur lequel les hutres perlires se reproduisent par millions. Ces mollusques prcieux adhraient aux rocs et y taient fortement attachs par ce byssus de couleur brune qui ne leur permet pas de se dplacer. En quoi ces hutres sont infrieures aux moules elles-mmes auxquelles la nature n'a pas refus toute facult de locomotion.
:La pintadine _meleagrina_, la mre perle, dont les valves sont  peu prs gales, se prsente sous la forme d'une coquille arrondie, aux paisses parois, trs rugueuses  l'extrieur. Quelques-unes de ces coquilles taient feuilletes et sillonnes de bandes verdtres qui rayonnaient de leur sommet. Elles appartenaient aux jeunes hutres. Les autres,  surface rude et noire, vieilles de dix ans et plus, mesuraient jusqu' quinze centimtres de largeur.
:Le capitaine Nemo me montra de la main cet amoncellement prodigieux de pintadines, et je compris que cette mine tait vritablement inpuisable, car la force cratrice de la nature l'emporte sur l'instinct destructif de l'homme. Ned Land, fidle a cet instinct, se htait d'emplir des plus beaux mollusques un filet qu'il portait  son ct.
:Le capitaine Nemo y entra. Nous aprs lui. Mes yeux s'accoutumrent bientt  ces tnbres relatives. Je distinguai les retombes si capricieusement contournes de la vote que supportaient des piliers naturels, largement assis sur leur base granitique, comme les lourdes colonnes de l'architecture toscane. Pourquoi notre incomprhensible guide nous entranait-il au fond de cette crypte sous-marine ? J'allais le savoir avant peu.
:Je m'approchai de ce mollusque phnomnal. Par son byssus il adhrait  une table de granit, et l il se dveloppait isolment dans les eaux calmes de la grotte. J'estimai le poids de cette tridacne  trois cents kilogrammes. Or, une telle hutre contient quinze kilos de chair, et il faudrait l'estomac d'un Gargantua pour en absorber quelques douzaines.
:L, entre les plis foliacs, je vis une perle libre dont la grosseur galait celle d'une noix de cocotier. Sa forme globuleuse, sa limpidit parfaite, son orient admirable en faisaient un bijou d'un inestimable prix. Emport par la curiosit, j'tendais la main pour la saisir, pour la peser, pour la palper ! Mais le capitaine m'arrta, fit un signe ngatif, et, retirant son poignard par un mouvement rapide, il laissa les deux valves se refermer subitement.
:Cette scne avait dur quelques secondes  peine. Le requin revint, et, se retournant sur le dos, il s'apprtait  couper l'Indien en deux, quand je sentis le capitaine Nemo, post prs de moi, se lever subitement. Puis, son poignard  la main, il marcha droit au monstre, prt  lutter corps  corps avec lui.
:Je vois encore la pose du capitaine Nemo. Repli sur lui-mme, il attendait avec un admirable sang-froid le formidable squale, et lorsque celui-ci se prcipita sur lui, le capitaine, se jetant de ct avec une prestesse prodigieuse, vita le choc et lui enfona son poignard dans le ventre. Mais, tout n'tait pas dit. Un combat terrible s'engagea.
:Plus rien, jusqu'au moment o, dans une claircie, j'aperus l'audacieux capitaine, cramponn  l'une des nageoires de l'animal, luttant corps  corps avec le monstre, labourant de coups de poignard le ventre de son ennemi, sans pouvoir toutefois porter le coup dfinitif, c'est--dire l'atteindre en plein coeur. Le squale, se dbattant, agitait la masse des eaux avec furie, et leur remous menaait de me renverser.
:Je regardais, l'oeil hagard. Je voyais les phases de la lutte se modifier. Le capitaine tomba sur le sol, renvers par la masse norme qui pesait sur lui. Puis, les mchoires du requin s'ouvrirent dmesurment comme une cisaille d'usine, et c'en tait fait du capitaine si, prompt comme la pense, son harpon  la main, Ned Land, se prcipitant vers le requin, ne l'et frappe de sa terrible pointe.
:Les flots s'imprgnrent d'une masse de sang. Ils s'agitrent sous les mouvements du squale qui les battait avec une indescriptible fureur. Ned Land n'avait pas manqu son but. C'tait le rle du monstre. Frapp au coeur, il se dbattait dans des spasmes pouvantables, dont le contrecoup renversa Conseil.
:A la couleur noire marquant l'extrmit de ses nageoires, je reconnus le terrible mlanoptre de la mer des Indes, de l'espce des requins proprement dits. Sa longueur dpassait vingt-cinq pieds ; sa bouche norme occupait le tiers de son corps. C'tait un adulte, ce qui se voyait aux six ranges de dents, disposes en triangles isocles sur la mchoire suprieure.
:L, je me pris  rflchir sur les incidents de notre excursion au banc de Manaar. Deux observations s'en dgageaient invitablement. L'une, portant sur l'audace sans pareille du capitaine Nemo, l'autre sur son dvouement pour un tre humain, l'un des reprsentants de cette race qu'il fuyait sous les mers. Quoi qu'il en dt, cet homme trange n'tait pas parvenu encore  tuer son coeur tout entier.
:Pendant la journe du 29 janvier, l'le de Ceylan disparut sous l'horizon, et le Nautilus, avec une vitesse de vingt milles  l'heure, se glissa dans ce labyrinthe de canaux qui sparent les Maledives des Laquedives. Il rangea mme l'le Kittan, terre d'origine madrporique, dcouverte par Vasco de Gama en 1499, et l'une des dix-neuf principales les de cet archipel des Laquedives, situ entre 10 et 1430' de latitude nord, et 69 et 5072' de longitude est.
:-- Je ne vous apprendrai pas, monsieur, rpondit Ned Land, que la mer Rouge est non moins ferme que le golfe, puisque l'isthme de Suez n'est pas encore perc, et, le ft-il, un bateau mystrieux comme le ntre ne se hasarderait pas dans ses canaux coups d'cluses. Donc, la mer Rouge n'est pas encore le chemin qui nous ramnera en Europe.
:-- Eh bien, nous pntrerons dans cet Atlantique que nous ne connaissons pas encore. Ah a ! ami Ned, vous vous fatiguez donc de ce voyage sous les mers ? Vous vous blasez donc sur le spectacle incessamment vari des merveilles sous-marines ? Pour mon compte, je verrai avec un extrme dpit finir ce voyage qu'il aura t donn  si peu d'hommes de faire.
:En quittant cette mer, nous emes un instant connaissance de Mascate, la plus importante ville du pays d'Oman. J'admirai son aspect trange, au milieu des noirs rochers qui l'entourent et sur lesquels se dtachent en blanc ses maisons et ses forts. J'aperus le dme arrondi de ses mosques, la pointe lgante de ses minarets, ses fraches et verdoyantes terrasses. Mais ce ne fut qu'une vision, et le Nautilus s'enfona bientt sous les flots sombres de ces parages.
:Le 6 fvrier, le Nautilus flottait en vue d'Aden, perch sur un promontoire qu'un isthme troit runit au continent, sorte de Gibraltar inaccessible, dont les Anglais ont refait les fortifications, aprs s'en tre empars en 1839. J'entrevis les minarets octogones de cette ville qui fut autrefois l'entrept le plus riche et le plus commerant de la cte, au dire de l'historien Edrisi.
:La mer Rouge, lac clbre des traditions bibliques, que les pluies ne rafrachissent gure, qu'aucun fleuve important n'arrose, qu'une excessive vaporation pompe incessamment et qui perd chaque anne une tranche liquide haute d'un mtre et demi ! Singulier golfe, qui, ferm et dans les conditions d'un lac, serait peut-tre entirement dessch ; infrieur en ceci  ses voisines la Caspienne ou l'Asphaltite, dont le niveau a seulement baiss jusqu'au point o leur vaporation a prcisment gal la somme des eaux reues dans leur sein.
:Je ne voulus mme pas chercher  comprendre ce caprice du capitaine Nemo qui pouvait le dcider  nous entraner dans ce golfe. Mais j'approuvai sans rserve le Nautilus d'y tre entr. Il prit une allure moyenne, tantt se tenant  la surface, tantt plongeant pour viter quelque navire, et je pus observer ainsi le dedans et le dessus de cette mer si curieuse.
:Le 8 fvrier, ds les premires heures du jour, Moka nous apparut, ville maintenant ruine, dont les murailles tombent au seul bruit du canon, et qu'abritent  et l quelques dattiers verdoyants. Cit importante, autrefois, qui renfermait six marchs publics, vingt-six mosques, et  laquelle ses murs, dfendus par quatorze forts, faisaient une ceinture de trois kilomtres.
:Que d'heures charmantes je passai ainsi  la vitre du salon ! Que d'chantillons nouveaux de la flore et de la faune sous-marine j'admirai sous l'clat de notre fanal lectrique ! Des fongies agariciformes, des actinies de couleur ardoise, entre autres le thalassianthus aster des tubipores disposs comme des fltes et n'attendant que le souffle du dieu Pan, des coquilles particulires  cette mer, qui s'tablissent dans les excavations madrporiques et dont la base est contourne en courte spirale, et enfin mille spcimens d'un polypier que je n'avais pas observ encore, la vulgaire ponge.
:Ces polypiers adhraient aux rochers, aux coquilles des mollusques et mme aux tiges d'hydrophytes. Ils garnissaient les plus petites anfractuosits, les uns s'talant, les autres se dressant ou pendant comme des excroissances corallignes. J'appris  Conseil que ces ponges se pchaient de deux manires, soit  la drague, soit  la main. Cette dernire mthode qui ncessite l'emploi des plongeurs, est prfrable, car en respectant le tissu du polypier, elle lui laisse une valeur trs suprieure.
:-- Oui, monsieur Aronnax, et vous avez le droit d'tre fier de votre compatriote. C'est un homme qui honore plus une nation que les plus grands capitaines ! Il a commenc comme tant d'autres par les ennuis et les rebuts, mais il a triomph, car il a le gnie de la volont. Et il est triste de penser que cette oeuvre, qui aurait d tre une oeuvre internationale, qui aurait suffi  illustrer un rgne, n'aura russi que par l'nergie d'un seul homme. Donc, honneur  M. de Lesseps !
:Le soir mme, par 2130' de latitude nord, le Nautilus, flottant  la surface de la mer, se rapprocha de la cte arabe. J'aperus Djeddah, important comptoir de l'gypte, de la Syrie, de la Turquie et des Indes. Je distinguai assez nettement l'ensemble de ses constructions, les navires amarrs le long des quais, et ceux que leur tirant d'eau obligeait  mouiller en rade. Le soleil, assez bas sur l'horizon, frappait en plein les maisons de la ville et faisait ressortir leur blancheur. En dehors, quelques cabanes de bois ou de roseaux indiquaient le quartier habit par les Bdouins.
:-- Oui, quelquefois, rpondit le capitaine. Cet animal revient sur ses assaillants et chavire leur embarcation. Mais pour matre Land, ce danger n'est pas  craindre. Son coup d'oeil est prompt, son bras est sr. Si je lui recommande de ne pas manquer ce dugong, c'est qu'on le regarde justement comme un fin gibier, et je sais que matre Land ne dteste pas les bons morceaux.
:En ce moment sept hommes de l'quipage, muets et impassibles comme toujours, montrent sur la plate-forme. L'un portait un harpon et une ligne semblable  celles qu'emploient les pcheurs de baleines. Le canot fut dpont, arrach de son alvole, lanc  la mer. Six rameurs prirent place sur leurs bancs et le patron se mit  la barre. Ned, Conseil et moi, nous nous assmes  l'arrire.
:Arriv  quelques encablures du ctac, il ralentit sa marche, et les rames plongrent sans bruit dans les eaux tranquilles. Ned Land, son harpon  la main, alla se placer debout sur l'avant du canot. Le harpon qui sert  frapper la baleine est ordinairement attach  une trs longue corde qui se dvide rapidement lorsque l'animal bless l'entrane avec lui. Mais ici la corde ne mesurait pas plus d'une dizaine de brasses, et son extrmit tait seulement frappe sur un petit baril qui, en flottant, devait indiquer la marche du dugong sous les eaux.
:Je m'tais lev et j'observais distinctement l'adversaire du Canadien. Ce dugong, qui porte aussi le nom d'halicore, ressemblait beaucoup au lamantin. Son corps oblong se terminait par une caudale trs allonge et ses nageoires latrales par de vritables doigts. Sa diffrence avec le lamantin consistait en ce que sa mchoire suprieure tait arme de deux dents longues et pointues, qui formaient de chaque ct des dfenses divergentes.
:Le canot ne put viter son choc ;  demi renvers, il embarqua une ou deux tonnes d'eau qu'il fallut vider ; mais, grce  l'habilet du patron, abord de biais et non de plein, il ne chavira pas. Ned Land, cramponn  l'trave, lardait de coups de harpon le gigantesque animal, qui, de ses dents incrustes dans le plat-bord, soulevait l'embarcation hors de l'eau comme un lion fait d'un chevreuil. Nous tions renverss les uns sur les autres, et je ne sais trop comment aurait fini l'aventure, si le Canadien, toujours acharn contre la bte, ne l'et enfin frappe au coeur.
:Il fallut employer des palans d'une grande puissance pour hisser le dugong sur la plate-forme. Il pesait cinq mille kilogrammes. On le dpea sous les yeux du Canadien, qui tenait  suivre tous les dtails de l'opration. Le jour mme, le stewart me servit au dner quelques tranches de cette chair habilement apprte par le cuisinier du bord. Je la trouvai excellente, et mme suprieure  celle du veau, sinon du boeuf.
:Le lendemain 11 fvrier, l'office du Nautilus s'enrichit encore d'un gibier dlicat. Une compagnie d'hirondelles de mer s'abattit sur le Nautilus. C'tait une espce de sterna nilotica, particulire  l'gypte, dont le bec est noir, la tte grise et pointille, l'oeil entour de points blancs, le dos, les ailes et la queue gristres, le ventre et la gorge blancs, les pattes rouges. On prit aussi quelques douzaines de canards du Nil, oiseaux sauvages d'un haut got, dont le cou et le dessus de la tte sont blancs et tachets de noir.
:Le Nautilus pntra dans le dtroit de Jubal, qui conduit au golfe de Suez. J'aperus distinctement une haute montagne, dominant entre les deux golfes le Ras-Mohammed. C'tait le mont Oreb, ce Sina, au sommet duquel Mose vit Dieu face  face, et que l'esprit se figure incessamment couronn d'clairs.
:De huit  neuf heures, le Nautilus demeura  quelques mtres sous les eaux. Suivant mon calcul, nous devions tre trs prs de Suez. A travers les panneaux du salon, j'apercevais des fonds de rochers vivement clairs par notre lumire lectrique. Il me semblait que le dtroit se rtrcissait de plus en plus.
:C'tait une cabine mesurant six pieds sur chaque face,  peu prs semblable  celles qu'occupent les timoniers des _steamboats_ du Mississipi ou de l'Hudson. Au milieu se manoeuvrait une roue dispose verticalement, engrene sur les drosses du gouvernail qui couraient jusqu' l'arrire du Nautilus. Quatre hublots de verres lenticulaires, vids dans les parois de la cabine, permettaient  l'homme de barre de regarder dans toutes les directions.
:Cette cabine tait obscure ; mais bientt mes yeux s'accoutumrent  cette obscurit, et j'aperus le pilote, un homme vigoureux, dont les mains s'appuyaient sur les jantes de la roue. Au-dehors, la mer apparaissait vivement claire par le fanal qui rayonnait en arrire de la cabine,  l'autre extrmit de la plate-forme.
:Je regardais en silence la haute muraille trs accore que nous longions en ce moment, inbranlable base du massif sableux de la cte. Nous la suivmes ainsi pendant une heure,  quelques mtres de distance seulement. Le capitaine Nemo ne quittait pas du regard la boussole suspendue dans la cabine  ses deux cercles concentriques. Sur un simple geste, le timonier modifiait  chaque instant la direction du Nautilus.
:A dix heures un quart, le capitaine Nemo prit lui-mme la barre. Une large galerie, noire et profonde, s'ouvrait devant nous. Le Nautilus s'y engouffra hardiment. Un bruissement inaccoutum se fit entendre sur ses flancs. C'taient les eaux de la mer Rouge que la pente du tunnel prcipitait vers la Mditerrane. Le Nautilus suivait le torrent, rapide comme une flche, malgr les efforts de sa machine qui, pour rsister, battait les flots  contre-hlice.
:J'avouerai que cette discussion avec le Canadien m'embarrassait toujours. Je ne voulais en aucune faon entraver la libert de mes compagnons, et cependant je n'prouvais nul dsir de quitter le capitaine Nemo. Grce  lui, grce  son appareil, je compltais chaque jour mes tudes sous-marines, et je refaisais mon livre des fonds sous-marins au milieu mme de son lment. Retrouverais-je jamais une telle occasion d'observer les merveilles de l'Ocan ? Non, certes ! Je ne pouvais donc me faire  cette ide d'abandonner le Nautilus avant notre cycle d'investigations accompli.
:-- N'exagrons pas, matre Land, repris-je. Nous n'avons rien  craindre du capitaine, mais je ne partage pas non plus les ides de Conseil. Nous sommes matres des secrets du Nautilus, et je n'espre pas que son commandant, pour nous rendre notre libert, se rsigne  les voir courir le monde avec nous.
:-- L'ami Conseil, rpondit tranquillement ce digne garon, l'ami Conseil n'a rien  dire. Il est absolument dsintress dans la question. Ainsi que son matre, ainsi que son camarade Ned, il est clibataire. Ni femme, ni parents, ni enfants ne l'attendent au pays. Il est au service de monsieur, il pense comme monsieur, il parle comme monsieur, et,  son grand regret, on ne doit pas compter sur lui pour faire une majorit. Deux personnes seulement sont en prsence : monsieur d'un ct, Ned Land de l'autre. Cela dit, l'ami Conseil coute, et il est prt  marquer les points. 
:Je rentrai dans ma chambre trs intrigu, on le conoit. J'essayai vainement de dormir. Je cherchais une relation entre l'apparition de ce plongeur et ce coffre rempli d'or. Bientt, je sentis  certains mouvements de roulis et de tangage, que le Nautilus quittant les couches infrieures revenait  la surface des eaux.
:A cela, pas de rponse possible. Je me rendis au salon aprs avoir djeun, et je me mis au travail. Jusqu' cinq heures du soir, je rdigeai mes notes. En ce moment -- devais-je l'attribuer  une disposition personnelle -- je sentis une chaleur extrme, et je dus enlever mon vtement de byssus. Effet incomprhensible, car nous n'tions pas sous de hautes latitudes, et d'ailleurs le Nautilus, immerg, ne devait prouver aucune lvation de temprature. Je regardai le manomtre. Il marquait une profondeur de soixante pieds,  laquelle la chaleur atmosphrique n'aurait pu atteindre.
:La Mditerrane, la mer bleue par excellence, la  grande mer  des Hbreux, la  mer  des Grecs, le  mare nostrum  des Romains, borde d'orangers, d'alos, de cactus, de pins maritimes, embaume du parfum des myrtes, encadre de rudes montagnes, sature d'un air pur et transparent, mais incessamment travaille par les feux de la terre, est un vritable monde. C'est l, sur ses rivages et sur ses eaux, dit Michelet, que l'homme se retrempe dans l'un des plus puissants climats du globe.
:Je ne vis donc de l'intrieur de cette Mditerrane que ce que le voyageur d'un express aperoit du paysage qui fuit devant ses yeux, c'est--dire les horizons lointains, et non les premiers plans qui passent comme un clair. Cependant, Conseil et moi, nous pmes observer quelques-uns de ces poissons mditerranens, que la puissance de leurs nageoires maintenait quelques instants dans les eaux du Nautilus. Nous restions  l'afft devant les vitres du salon, et nos notes me permettent de refaire en quelques mots l'ichtyologie de cette mer.
:Quant aux mammifres marins, je crois avoir reconnu en passant  l'ouvert de l'Adriatique, deux ou trois cachalots, munis d'une nageoire dorsale du genre des phystres, quelques dauphins du genre des globicphales, spciaux  la Mditerrane et dont la partie antrieure de la tte est zbre de petites lignes claires, et aussi une douzaine de phoques au ventre blanc, au pelage noir, connus sous le nom de moines et qui ont absolument l'air de Dominicains longs de trois mtres.
:Pour sa part, Conseil croit avoir aperu une tortue large de six pieds, orne de trois artes saillantes diriges longitudinalement. Je regrettai de ne pas avoir vu ce reptile, car,  la description que m'en fit Conseil, je crus reconnatre le luth qui forme une espce assez rare. Je ne remarquai, pour mon compte, que quelques cacouannes a carapace allonge.
:Quant aux zoophytes. je pus admirer. pendant quelques instants. une admirable galolaire orange qui s'accrocha  la vitre du panneau de bbord ; c'tait un long filament tnu. s'arborisant en branches infinies et termines par la plus fine dentelle qu'eussent jamais file les rivales d'Arachn. Je ne pus, malheureusement, pcher cet admirable chantillon, et aucun autre zoophyte mditerranen ne se ft sans doute offert  mes regards, si le Nautilus, dans la soire du 16, n'et singulirement ralenti sa vitesse. Voici dans quelles circonstances.
:Nous passions alors entre la Sicile et la cte de Tunis. Dans cet espace resserr entre le cap Bon et le dtroit de Messine, le fond de la mer remonte presque subitement. L s'est forme une vritable crte sur laquelle il ne reste que dix-sept mtres d'eau, tandis que de chaque ct la profondeur est de cent soixante-dix mtres. Le Nautilus dut donc manoeuvrer prudemment afin de ne pas se heurter contre cette barrire sous-marine.
:Ainsi, dans cette promenade rapide  travers les couches profondes, que d'paves j'aperus gisant sur le sol, les unes dj emptes par les coraux, les autres revtues seulement d'une couche de rouille, des ancres, des canons, des boulets, des garnitures de fer, des branches d'hlice, des morceaux de machines, des cylindres briss, des chaudires dfonces, puis des coques flottant entre deux eaux, celles-ci droites, celles-l renverses.
:De ces navires naufrags, les uns avaient pri par collision, les autres pour avoir heurt quelque cueil de granit. J'en vis qui avaient coul  pic, la mture droite, le grement raidi par l'eau. Ils avaient l'air d'tre  l'ancre dans une immense rade foraine et d'attendre le moment du dpart. Lorsque le Nautilus passait entre eux et les enveloppait de ses nappes lectriques, il semblait que ces navires allaient le saluer de leur pavillon et lui envoyer leur numro d'ordre ! Mais non, rien que le silence et la mort sur ce champ des catastrophes !
:Fait exact, en effet. C'est de ce contre-courant que profita le Nautilus. Il s'avana rapidement par l'troite passe. Un instant je pus entrevoir les admirables ruines du temple d'Hercule enfoui, au dire de Pline et d'Avienus, avec l'le basse qui le supportait, et quelques minutes plus tard nous flottions sur les flots de l'Atlantique.
:J'y montai aussitt accompagn de Ned Land et de Conseil. A une distance de douze milles apparaissait vaguement le cap Saint-Vincent qui forme la pointe sud-ouest de la pninsule hispanique. Il ventait un assez fort coup de vent du sud. La mer tait grosse, houleuse. Elle imprimait de violentes secousses de roulis au Nautilus. Il tait presque impossible de se maintenir sur la plate-forme que d'normes paquets de mer battaient  chaque instant. Nous redescendmes donc aprs avoir hum quelques bouffes d'air.
: Voyons, repris-je, rien n'est dsespr encore. Nous remontons la cte du Portugal. Non loin sont la France, l'Angleterre, o nous trouverions facilement un refuge. Ah ! si le Nautilus, sorti du dtroit de Gibraltar, avait mis le cap au sud, s'il nous et entrans vers ces rgions  les continents manquent, je partagerais vos inquitudes. Mais, nous le savons maintenant, le capitaine Nemo ne fuit pas les mers civilises, et dans quelques jours, je crois que vous pourrez agir avec quelque scurit. 
:Sur ce mot, le Canadien se retira, me laissant presque abasourdi. J'avais imagin que, le cas chant, j'aurais eu le temps de rflchir, de discuter. Mon opinitre compagnon ne me le permettait pas. Que lui aurais-je dit, aprs tout ? Ned Land avait cent fois raison. C'tait presque une circonstance, il en profitait. Pouvais-je revenir sur ma parole et assumer cette responsabilit de compromettre dans un intrt tout personnel l'avenir de mes compagnons ? Demain, le capitaine Nemo ne pouvait-il pas nous entraner au large de toutes terres ?
:Je n'avais pas revu le capitaine depuis notre visite  l'le de Santorin. Le hasard devait-il me mettre en sa prsence avant notre dpart ? Je le dsirais et je le craignais tout  la fois. J'coutai si je ne l'entendrais pas marcher dans sa chambre contigu  la mienne. Aucun bruit ne parvint  mon oreille. Cette chambre devait tre dserte.
:En parcourant ainsi le salon, j'arrivai prs de la porte, mnage dans le pan coup, qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine. A mon grand tonnement, cette porte tait entrebille. Je reculai involontairement. Si le capitaine Nemo tait dans sa chambre, il pouvait me voir. Cependant, n'entendant aucun bruit, je m'approchai. La chambre tait dserte. Je poussai la porte. Je fis quelques pas  l'intrieur. Toujours le mme aspect svre, cnobitique.
:Quel lien existait-il entre ces mes hroques et l'me du capitaine Nemo ? Pouvais-je enfin, de cette runion de portraits, dgager le mystre de son existence ? tait-il le champion des peuples opprims, le librateur des races esclaves ? Avait-il figur dans les dernires commotions politiques ou sociales de ce sicle. Avait-il t l'un des hros de la terrible guerre amricaine, guerre lamentable et  jamais glorieuse ?...
: En effet, l'anne prcdente, les maisons royales de Hollande, d'Autriche et d'Angleterre, avaient conclu  la Haye un trait d'alliance, dans le but d'arracher la couronne d'Espagne  Philippe V, pour la placer sur la tte d'un archiduc, auquel elles donnrent prmaturment le nom de Charles III.
: L'Espagne dut rsister  cette coalition. Mais elle tait  peu prs dpourvue de soldats et de marins. Cependant, l'argent ne lui manquait pas,  la condition toutefois que ses galions, chargs de l'or et de l'argent de l'Amrique, entrassent dans ses ports. Or, vers la fin de 1702, elle attendait un riche convoi que la France faisait escorter par une flotte de vingt-trois vaisseaux commands par l'amiral de Chteau-Renaud, car les marines coalises couraient alors l'Atlantique.
:-- Je continue. Voici ce qui se passa. Les commerants de Cadix avaient un privilge d'aprs lequel ils devaient recevoir toutes les marchandises qui venaient des Indes occidentales. Or, dbarquer les lingots des galions au port de Vigo, c'tait aller contre leur droit. Ils se plaignirent donc  Madrid, et ils obtinrent du faible Philippe V que le convoi, sans procder  son dchargement, resterait en squestre dans la rade de Vigo jusqu'au moment o les flottes ennemies se seraient loignes.
: Or, pendant que l'on prenait cette dcision, le 22 octobre 1702, les vaisseaux anglais arrivrent dans la baie de Vigo. L'amiral de Chteau-Renaud, malgr ses forces infrieures, se battit courageusement. Mais quand il vit que les richesses du convoi allaient tomber entre les mains des ennemis, il incendia et saborda les galions qui s'engloutirent avec leurs immenses trsors. 
:-- En effet, dis-je. Aussi un bon avis  ces actionnaires serait-il acte de charit. Qui sait pourtant s'il serait bien reu. Ce que les joueurs regrettent par-dessus tout, d'ordinaire, c'est moins la perte de leur argent que celle de leurs folles esprances. Je les plains moins aprs tout que ces milliers de malheureux auxquels tant de richesses bien rparties eussent pu profiter, tandis qu'elles seront  jamais striles pour eux ! 
:Le capitaine Nemo s'arrta sur ces dernires paroles, regrettant peut-tre d'avoir trop parl. Mais j'avais devin. Quels que fussent les motifs qui l'avaient forc  chercher l'indpendance sous les mers, avant tout il tait rest un homme ! Son coeur palpitait encore aux souffrances de l'humanit, et son immense charit s'adressait aux races asservies comme aux individus !
:Une heure aprs, lorsque je consultai la carte, je vis que la position du Nautilus tait indique par 1617' de longitude et 3322' de latitude,  cent cinquante lieues de la cte la plus rapproche. Il n'y avait pas moyen de songer  fuir, et je laisse  penser quelles furent les colres du Canadien, quand je lui fis connatre notre situation.
:Je crus avoir mal entendu, mais je ne pus ritrer mon observation, car la tte du capitaine avait dj disparu dans son enveloppe mtallique. J'achevai de me harnacher, je sentis qu'on me plaait dans la main un bton ferr, et quelques minutes plus tard, aprs la manoeuvre habituelle, nous prenions pied sur le fond de l'Atlantique,  une profondeur de trois cents mtres.
:Minuit approchait. Les eaux taient profondment obscures, mais le capitaine Nemo me montra dans le lointain un point rougetre, une sorte de large lueur, qui brillait  deux milles environ du Nautilus. Ce qu'tait ce feu, quelles matires l'alimentaient, pourquoi et comment il se revivifiait dans la masse liquide, je n'aurais pu le dire. En tout cas, il nous clairait, vaguement il est vrai, mais je m'accoutumai bientt  ces tnbres particulires, et je compris, dans cette circonstance, l'inutilit des appareils Ruhmkorff.
:Le capitaine Nemo et moi, nous marchions l'un prs de l'autre, directement sur le feu signal. Le sol plat montait insensiblement. Nous faisions de larges enjambes, nous aidant du bton ; mais notre marche tait lente, en somme, car nos pieds s'enfonaient souvent dans une sorte de vase ptrie avec des algues et seme de pierres plates.
:Tout en avanant, j'entendais une sorte de grsillement au-dessus de ma tte. Ce bruit redoublait parfois et produisait comme un ptillement continu. J'en compris bientt la cause. C'tait la pluie qui tombait violemment en crpitant  la surface des flots. Instinctivement, la pense me vint que j'allais tre tremp ! Par l'eau, au milieu de l'eau ! Je ne pus m'empcher de rire  cette ide baroque. Mais pour tout dire, sous l'pais habit du scaphandre, on ne sent plus le liquide lment, et l'on se croit au milieu d'une atmosphre un peu plus dense que l'atmosphre terrestre, voil tout.
:Aprs une demi-heure de marche, le sol devint rocailleux. Les mduses, les crustacs microscopiques, les pennatules l'clairaient lgrement de lueurs phosphorescentes. J'entrevoyais des monceaux de pierres que couvraient quelques millions de zoophytes et des fouillis d'algues. Le pied me glissait souvent sur ces visqueux tapis de varech, et sans mon bton ferr, je serais tomb plus d'une fois. En me retournant, je voyais toujours le fanal blanchtre du Nautilus qui commenait  plir dans l'loignement.
:Mais je ne pouvais m'arrter. Le capitaine Nemo, familiaris avec ces terribles animaux, n'y prenait plus garde. Nous tions arrivs  un premier plateau, ou d'autres surprises m'attendaient encore. L se dessinaient de pittoresques ruines, qui trahissaient la main de l'homme, et non plus celle du Crateur. C'taient de vastes amoncellements de pierres o l'on distinguait de vagues formes de chteaux, de temples, revtus d'un monde de zoophytes en fleurs, et auxquels, au lieu de lierre, les algues et les fucus faisaient un pais manteau vgtal.
:J'ai dit que le cratre sous-marin rejetait des laves, mais non des flammes. Il faut aux flammes l'oxygne de l'air, et elles ne sauraient se dvelopper sous les eaux ; mais des coules de lave, qui ont en elles le principe de leur incandescence, peuvent se porter au rouge blanc, lutter victorieusement contre l'lment liquide et se vaporiser  son contact. De rapides courants entranaient tous ces gaz en diffusion, et les torrents laviques glissaient jusqu'au bas de la montagne, comme les djections du Vsuve sur un autre Torre del Greco.
:Tels taient ces souvenirs historiques que l'inscription du capitaine Nemo faisait palpiter dans mon esprit. Ainsi donc, conduit par la plus trange destine, je foulais du pied l'une des montagnes de ce continent ! Je touchais de la main ces ruines mille fois sculaires et contemporaines des poques gologiques ! Je marchais l mme o avaient march les contemporains du premier homme ! J'crasais sous mes lourdes semelles ces squelettes d'animaux des temps fabuleux, que ces arbres, maintenant minraliss, couvraient autrefois de leur ombre !
:Pendant que je rvais ainsi, tandis que je cherchais  fixer dans mon souvenir tous les dtails de ce paysage grandiose, le capitaine Nemo, accoud sur une stle moussue, demeurait immobile et comme ptrifi dans une muette extase. Songeait-il  ces gnrations disparues et leur demandait-il le secret de la destine humaine ? tait-ce  cette place que cet homme trange venait se retremper dans les souvenirs de l'histoire, et revivre de cette vie antique, lui qui ne voulait pas de la vie moderne ? Que n'aurais-je donn pour connatre ses penses, pour les partager, pour les comprendre !
:Nous restmes  cette place pendant une heure entire, contemplant la vaste plaine sous l'clat des laves qui prenaient parfois une intensit surprenante. Les bouillonnements intrieurs faisaient courir de rapides frissonnements sur l'corce de la montagne. Des bruits profonds, nettement transmis par ce milieu liquide, se rpercutaient avec une majestueuse ampleur.
:Le lendemain, 20 fvrier, je me rveillais fort tard. Les fatigues de la nuit avaient prolong mon sommeil jusqu' onze heures. Je m'habillai promptement. J'avais hte de connatre la direction du Nautilus. Les instruments m'indiqurent qu'il courait toujours vers le sud avec une vitesse de vingt milles  l'heure par une profondeur de cent mtres.
:La nuit n'interrompit pas mes observations. J'tais rest seul. Conseil avait regagn sa cabine. Le Nautilus, ralentissant son allure, voltigeait au-dessus des masses confuses du sol, tantt les effleurant comme s'il et voulu s'y poser, tantt remontant capricieusement  la surface des flots. J'entrevoyais alors quelques vives constellations  travers le cristal des eaux, et prcisment cinq ou six de ces toiles zodiacales qui tranent  la queue d'Orion.
:Je mis le pied sur la plate-forme et j'attendis. L'obscurit tait si complte que je n'apercevais mme pas le capitaine Nemo. Cependant, en regardant au znith, exactement au-dessus de ma tte, je crus saisir une lueur indcise, une sorte de demi-jour qui emplissait un trou circulaire. En ce moment, le fanal s'alluma soudain, et son vif clat fit vanouir cette vague lumire.
:-- Au centre mme d'un volcan teint, me rpondit le capitaine, un volcan dont la mer a envahi l'intrieur  la suite de quelque convulsion du sol. Pendant que vous dormiez, monsieur le professeur, le Nautilus a pntr dans ce lagon par un canal naturel ouvert  dix mtres au-dessous de la surface de l'Ocan. C'est ici son port d'attache, un port sr, commode, mystrieux, abrit de tous les rhumbs du vent ! Trouvez-moi sur les ctes de vos continents ou de vos les une rade qui vaille ce refuge assur contre la fureur des ouragans.
:-- Non, monsieur le professeur, mais il a besoin d'lectricit pour se mouvoir, d'lments pour produire son lectricit, de sodium pour alimenter ses lments, de charbon pour faire son sodium, et de houillres pour extraire son charbon. Or, prcisment ici, la mer recouvre des forts entires qui furent enlises dans les temps gologiques ; minralises maintenant et transformes en houille, elles sont pour moi une mine inpuisable.
:-- Prcisment. Ces mines s'tendent sous les flots comme les houillres de Newcastle. C'est ici que, revtus du scaphandre, le pic et la pioche  la main, mes hommes vont extraire cette houille, que je n'ai pas mme demande aux mines de la terre. Lorsque je brle ce combustible pour la fabrication du sodium, la fume qui s'chappe par le cratre de cette montagne lui donne encore l'apparence d'un volcan en activit.
:-- Non, pas cette fois, du moins, car je suis press de continuer notre tour du monde sous-marin. Aussi, me contenterai-je de puiser aux rserves de sodium que je possde. Le temps de les embarquer, c'est--dire un jour seulement, et nous reprendrons notre voyage. Si donc vous voulez parcourir cette caverne et faire le tour du lagon, profitez de cette journe, monsieur Aronnax. 
:Tout naturellement, le Canadien voulut faire sa provision de miel, et j'aurais eu mauvaise grce  m'y opposer. Une certaine quantit de feuilles sches mlanges de soufre s'allumrent sous l'tincelle de son briquet, et il commena  enfumer les abeilles. Les bourdonnements cessrent peu  peu, et la ruche ventre livra plusieurs livres d'un miel parfum. Ned Land en remplit son havresac.
:Nous dmes alors redescendre vers le rivage, car la crte devenait impraticable. Au-dessus de nous, le cratre bant apparaissait comme une large ouverture de puits. De cette place, le ciel se laissait distinguer assez nettement, et je voyais courir des nuages chevels par le vent d'ouest, qui laissaient traner jusqu'au sommet de la montagne leurs brumeux haillons. Preuve certaine que ces nuages se tenaient  une hauteur mdiocre, car le volcan ne s'levait pas  plus de huit cents pieds au-dessus du niveau de l'Ocan.
:Telle tait cette rgion que le Nautilus visitait en ce moment, une prairie vritable, un tapis serr d'algues, de fucus natans, de raisins du tropique, si pais, si compact, que l'trave d'un btiment ne l'et pas dchir sans peine. Aussi, le capitaine Nemo, ne voulant pas engager son hlice dans cette masse herbeuse, se tint-il  quelques mtres de profondeur au-dessous de la surface des flots.
:Au milieu de cet inextricable tissu d'herbes et de fucus, je remarquai de charmants alcyons stells aux couleurs roses, des actinies qui laissaient traner leur longue chevelure de tentacules, des mduses vertes, rouges, bleues, et particulirement ces grandes rhizostomes de Cuvier, dont l'ombrelle bleutre est borde d'un feston violet.
:Depuis ce moment, pendant dix-neuf jours, du 23 fvrier au 12 mars, le Nautilus, tenant le milieu de l'Atlantique, nous emporta avec une vitesse constante de cent lieues par vingt-quatre heures. Le capitaine Nemo voulait videmment accomplir son programme sous-marin et je ne doutais pas qu'il ne songet, aprs avoir doubl le cap Horn,  revenir vers les mers australes du Pacifique.
:Pour terminer enfin, Conseil classa une grande quantit de poissons volants. Rien n'tait plus curieux que de voir les dauphins leur donner la chasse avec une prcision merveilleuse. Quelle que ft la porte de son vol, quelque trajectoire qu'il dcrivt, mme au-dessus du Nautilus, l'infortun poisson trouvait toujours la bouche du dauphin ouverte pour le recevoir. C'taient ou des pirapdes, ou des trigles-milans,  bouche lumineuse, qui, pendant la nuit, aprs avoir trac des raies de feu dans l'atmosphre, plongeaient dans les eaux sombres comme autant d'toiles filantes.
:Nous avions fait alors prs de treize mille lieues depuis notre dpart dans les hautes mers du Pacifique. Le point nous mettait par 45037' de latitude sud et 37053' de longitude ouest. C'taient ces mmes parages o le capitaine Denham de l'_Hrald_ fila quatorze mille mtres de sonde sans trouver de fond. L aussi, le lieutenant Parcker de la frgate amricaine _Congress_ n'avait pu atteindre le sol sous-marin par quinze mille cent quarante mtres.
:Le capitaine Nemo rsolut d'envoyer son Nautilus  la plus extrme profondeur  fin de contrler ces diffrents sondages. Je me prparai  noter tous les rsultats de l'exprience. Les panneaux du salon furent ouverts, et les manoeuvres commencrent pour atteindre ces couches si prodigieusement recules.
:On pense bien qu'il ne fut pas question de plonger en remplissant les rservoirs. Peut-tre n'eussent-ils pu accrotre suffisamment la pesanteur spcifique du Nautilus. D'ailleurs, pour remonter, il aurait fallu chasser cette surcharge d'eau, et les pompes n'auraient pas t assez puissantes pour vaincre la pression extrieure.
:-- Ah ! on sait cela ? rpondit le capitaine Nemo, d'un ton lgrement surpris. Eh bien, monsieur le professeur. on a raison de le savoir, car c'est la vrit. J'ajouterai, en effet, que la vessie natatoire des poissons renferme plus d'azote que d'oxygne, quand ces animaux sont pchs  la surface des eaux, et plus d'oxygne que d'azote, au contraire, quand ils sont tirs des grandes profondeurs. Ce qui donne raison  votre systme. Mais continuons nos observations. 
:Mes regards se reportrent sur le manomtre. L'instrument indiquait une profondeur de six mille mtres. Notre immersion durait depuis une heure. Le Nautilus, glissant sur ses plans inclins, s'enfonait toujours. Les eaux dsertes taient admirablement transparentes et d'une diaphanit que rien ne saurait peindre. Une heure plus tard, nous tions par treize mille mtres -- trois lieues et quart environ -- et le fond de l'Ocan ne se laissait pas pressentir.
:Mais bientt ces derniers reprsentants de la vie animale disparurent, et, au-dessous de trois lieues, le Nautilus dpassa les limites de l'existence sous-marine, comme fait le ballon qui s'lve dans les airs au-dessus des zones respirables. Nous avions atteint une profondeur de seize mille mtres -- quatre lieues -- et les flancs du Nautilus supportaient alors une pression de seize cents atmosphres, c'est--dire seize cents kilogrammes par chaque centimtre carr de sa surface !
:Pendant la nuit du 13 au 14 mars, le Nautilus reprit sa direction vers le sud. Je pensais qu' la hauteur du cap Horn, il mettrait le cap  l'ouest afin de rallier les mers du Pacifique et d'achever son tour du monde. Il n'en fit rien et continua de remonter vers les rgions australes. O voulait-il donc aller ? Au ple ? C'tait insens. Je commenai  croire que les tmrits du capitaine justifiaient suffisamment les apprhensions de Ned Land.
:Le Canadien, depuis quelque temps, ne me parlait plus de ses projets de fuite. Il tait devenu moins communicatif, presque silencieux. Je voyais combien cet emprisonnement prolong lui pesait. Je sentais ce qui s'amassait de colre en lui. Lorsqu'il rencontrait le capitaine, ses yeux s'allumaient d'un feu sombre, et je craignais toujours que sa violence naturelle ne le portt  quelque extrmit.
: Que monsieur me permette de lui faire une observation, me dit alors Conseil. Ce pauvre Ned pense  tout ce qu'il ne peut pas avoir. Tout lui revient de sa vie passe. Tout lui semble regrettable de ce qui nous est interdit. Ses anciens souvenirs l'oppressent et il a le coeur gros. Il faut le comprendre. Qu'est-ce qu'il a  faire ici ? Rien. Il n'est pas un savant comme monsieur, et ne saurait prendre le mme got que nous aux choses admirables de la mer. Il risquerait tout pour pouvoir entrer dans une taverne de son pays ! 
:-- Par exemple ! Moi qui vous parle, en soixante-cinq, voil deux ans et demi, j'ai amarin prs du Groenland une baleine qui portait encore dans son flanc le harpon poinonn d'un baleinier de Bering. Or, je vous demande, comment aprs avoir t frapp  l'ouest de l'Amrique, l'animal serait venu se faire tuer  l'est, s'il n'avait, aprs avoir doubl, soit le cap Horn, soit le cap de Bonne Esprance, franchi l'quateur ?
:-- Non, Ned, on ne le sait pas, mais on le suppose, et voici le raisonnement sur lequel on s'appuie. Il y a quatre cents ans, lorsque les pcheurs chassrent pour la premire fois les baleines, ces animaux avaient une taille suprieure  celle qu'ils acquirent aujourd'hui. On suppose donc, assez logiquement, que l'infriorit des baleines actuelles vient de ce qu'elles n'ont pas eu le temps d'atteindre leur complet dveloppement. C'est ce qui a fait dire  Buffon que ces ctacs pouvaient et devaient mme vivre mille ans. Vous entendez ? 
:Je laisse  imaginer la figure que faisait le Canadien pendant ce cours de morale. Donner de semblables raisons  un chasseur, c'tait perdre ses paroles. Ned Land regardait le capitaine Nemo et ne comprenait videmment pas ce qu'il voulait lui dire. Cependant, le capitaine avait raison. L'acharnement barbare et inconsidr des pcheurs fera disparatre un jour la dernire baleine de l'Ocan.
:Cependant, le monstrueux troupeau s'approchait toujours. Il avait aperu les baleines et se prparait  les attaquer. On pouvait prjuger, d'avance, la victoire des cachalots, non seulement parce qu'ils sont mieux btis pour l'attaque que leurs inoffensifs adversaires. mais aussi parce qu'ils peuvent rester plus longtemps sous les flots, sans venir respirer  leur surface.
:Il n'tait que temps d'aller au secours des baleines. Le Nautilus se mit entre deux eaux. Conseil, Ned et moi, nous prmes place devant les vitres du salon. Le capitaine Nemo se rendit prs du timonier pour manoeuvrer son appareil comme un engin de destruction. Bientt, je sentis les battements de l'hlice se prcipiter et notre vitesse s'accrotre.
:Le combat tait dj commenc entre les cachalots et les baleines, lorsque le Nautilus arriva. Il manoeuvra de manire  couper la troupe des macrocphales. Ceux-ci, tout d'abord, se montrrent peu mus  la vue du nouveau monstre qui se mlait  la bataille. Mais bientt ils durent se garer de ses coups.
:La mer tait couverte de cadavres mutils. Une explosion formidable n'et pas divis, dchir, dchiquet avec plus de violence ces masses charnues. Nous flottions au milieu de corps gigantesques, bleutres sur le dos, blanchtres sous le ventre, et tout bossus d'normes protubrances. Quelques cachalots pouvants fuyaient  l'horizon. Les flots taient teints en rouge sur un espace de plusieurs milles ; et le Nautilus flottait au milieu d'une mer de sang.
:L'animal n'avait pu chapper  la dent des cachalots. Je reconnus la baleine australe,  tte dprime, qui est entirement noire. Anatomiquement, elle se distingue de la baleine blanche et du Nord-Caper par la soudure des sept vertbres cervicales, et elle compte deux ctes de plus que ses congnres. Le malheureux ctac, couch sur le flanc, le ventre trou de morsures, tait mort. Au bout de sa nageoire mutile pendait encore un petit baleineau qu'il n'avait pu sauver du massacre. Sa bouche ouverte laissait couler l'eau qui murmurait comme un ressac  travers ses fanons.
:Le Nautilus avait repris son imperturbable direction vers le sud. Il suivait le cinquantime mridien avec une vitesse considrable. Voulait-il donc atteindre le ple ? Je ne le pensais pas, car jusqu'ici toutes les tentatives pour s'lever jusqu' ce point du globe avaient chou. La saison, d'ailleurs, tait dj fort avance, puisque le 13 mars des terres antarctiques correspond au 13 septembre des rgions borales, qui commence la priode quinoxiale.
:Le 14 mars, j'aperus des glaces flottantes par 55 de latitude, simples dbris blafards de vingt  vingt-cinq pieds, formant des cueils sur lesquels la mer dferlait. Le Nautilus se maintenait  la surface de l'Ocan. Ned Land, ayant dj pch dans les mers arctiques, tait familiaris avec ce spectacle des icebergs. Conseil et moi, nous l'admirions pour la premire fois.
:En effet, bientt apparurent des blocs plus considrables dont l'clat se modifiait suivant les caprices de la brume. Quelques-unes de ces masses montraient des veines vertes, comme si le sulfate de cuivre en et trac les lignes ondules. D'autres, semblables  d'normes amthystes, se laissaient pntrer par la lumire. Celles-ci rverbraient les rayons du jour sur les mille facettes de leurs cristaux. Celles-l, nuances des vifs reflets du calcaire, auraient suffi  la construction de toute une ville de marbre.
:La temprature tait assez basse. Le thermomtre, expos  l'air extrieur, marquait deux  trois degrs au-dessous de zro. Mais nous tions chaudement habills de fourrures, dont les phoques ou les ours marins avaient fait les frais. L'intrieur du Nautilus, rgulirement chauff par ses appareils lectriques, dfiait les froids les plus intenses. D'ailleurs, il lui et suffi de s'enfoncer  quelques mtres au-dessous des flots pour y trouver une temprature supportable.
:Le 15 mars, la latitude des les New-Shetland et des Orkney du Sud fut dpasse. Le capitaine m'apprit qu'autrefois de nombreuses tribus de phoques habitaient ces terres ; mais les baleiniers anglais et amricains, dans leur rage de destruction, massacrant les adultes et les femelles pleines, l o existait l'animation de la vie, avaient laiss aprs eux le silence de la mort.
:Souvent, ne voyant plus aucune issue, je pensais que nous tions dfinitivement prisonniers ; mais, l'instinct le guidant, sur le plus lger indice le capitaine Nemo dcouvrait des passes nouvelles. Il ne se trompait jamais en observant les minces filets d'eau bleutre qui sillonnaient les ice-fields. Aussi ne mettais-je pas en doute qu'il n'et aventur dj le Nautilus au milieu des mers antarctiques.
:-- Eh bien, monsieur le professeur, rpondit le Canadien, renoncez  cette ide. Vous tes arriv  la banquise, ce qui est dj suffisant, et vous n'irez pas plus loin, ni votre capitaine Nemo, ni son Nautilus. Et qu'il le veuille ou non, nous reviendrons vers le nord, c'est--dire au pays des honntes gens. 
: Je vois que nous commenons  nous entendre, monsieur le professeur, me dit le capitaine, souriant  demi. Vous entrevoyez dj la possibilit -- moi, je dirai le succs -- de cette tentative. Ce qui est impraticable avec un navire ordinaire devient facile au Nautilus. Si un continent merge au ple, il s'arrtera devant ce continent. Mais si au contraire c'est la mer libre qui le baigne, il ira au ple mme !
:Le capitaine Nemo disait vrai. J'en tais arriv  le vaincre en audace ! C'tait moi qui l'entranais au ple ! Je le devanais, je le distanais... Mais non ! pauvre fou. Le capitaine Nemo savait mieux que toi le pour et le contre de la question, et il s'amusait  te voir emport dans les rveries de l'impossible !
:Cependant, les prparatifs de cette audacieuse tentative venaient de commencer. Les puissantes pompes du Nautilus refoulaient l'air dans les rservoirs et l'emmagasinaient  une haute pression. Vers quatre heures, le capitaine Nemo m'annona que les panneaux de la plate-forme allaient tre ferms. Je jetai un dernier regard sur l'paisse banquise que nous allions franchir. Le temps tait clair, l'atmosphre assez pure, le froid trs vif, douze degrs au-dessous de zro ; mais le vent s'tant calm, cette temprature ne semblait pas trop insupportable.
:Une dizaine d'hommes montrent sur les flancs du Nautilus et, arms de pics, ils cassrent la glace autour de la carne qui fut bientt dgage. Opration rapidement pratique, car la jeune glace tait mince encore. Tous nous rentrmes  l'intrieur. Les rservoirs habituels se remplirent de cette eau tenue libre  la flottaison. Le Nautilus ne tarda pas  descendre.
:Sous cette mer libre, le Nautilus avait pris directement le chemin de ple, sans s'carter du cinquante-deuxime mridien. De 6730'  90 vingt-deux degrs et demi en latitude restaient  parcourir, c'est--dire un peu plus de cinq cents lieues. Le Nautilus prit une vitesse moyenne de vingt-six milles  l'heure, la vitesse d'un train express. S'il la conservait, quarante heures lui suffisaient pour atteindre le ple.
:Pendant une partie de la nuit, la nouveaut de la situation nous retint, Conseil et moi,  la vitre du salon. La mer s'illuminait sous l'irradiation lectrique du fanal. Mais elle tait dserte. Les poissons ne sjournaient pas dans ces eaux prisonnires. Ils ne trouvaient l qu'un passage pour aller de l'Ocan antarctique  la mer libre du ple. Notre marche tait rapide. On la sentait telle aux tressaillements de la longue coque d'acier.
:Pendant cette journe, le Nautilus recommena plusieurs fois cette mme exprience, et toujours il vint se heurter contre la muraille qui plafonnait au-dessus de lui. A de certains instants, il la rencontra par neuf cents mtres, ce qui accusait douze cents mtres d'paisseur dont deux cents mtres s'levaient au-dessus de la surface de l'Ocan. C'tait le double de sa hauteur au moment o le Nautilus s'tait enfonc sous les flots.
:Mon sommeil fut pnible pendant cette nuit. Espoir et crainte m'assigeaient tour  tour. Je me relevai plusieurs fois. Les ttonnements du Nautilus continuaient. Vers trois heures du matin, j'observai que la surface infrieure de la banquise se rencontrait seulement par cinquante mtres de profondeur. Cent cinquante pieds nous sparaient alors de la surface des eaux. La banquise redevenait peu  peu ice-field. La montagne se refaisait la plaine.
:Je me prcipitai vers la plate-forme. Oui ! La mer libre. A peine quelques glaons pars, des icebergs mobiles ; au loin une mer tendue ; un monde d'oiseaux dans les airs, et des myriades de poissons sous ces eaux qui, suivant les fonds, variaient du bleu intense au vert olive. Le thermomtre marquait trois degrs centigrades au-dessus de zro. C'tait comme un printemps relatif enferm derrire cette banquise, dont les masses loignes se profilaient sur l'horizon du nord.
:Cependant, le Nautilus, par crainte d'chouer, s'tait arrt  trois encablures d'une grve que dominait un superbe amoncellement de roches. Le canot fut lanc  la mer. Le capitaine, deux de ses hommes portant les instruments, Conseil et moi, nous nous y embarqumes. Il tait dix heures du matin. Je n'avais pas vu Ned Land. Le Canadien, sans doute, ne voulait pas se dsavouer en prsence du ple sud.
:Cela dit, il sauta lgrement sur le sable. Une vive motion lui faisait battre le coeur. Il gravit un roc qui terminait en surplomb un petit promontoire, et l, les bras croiss, le regard ardent, immobile, muet, il sembla prendre possession de ces rgions australes. Aprs cinq minutes passes dans cette extase, il se retourna vers nous.
:La vgtation de ce continent dsol me parut extrmement restreinte. Quelques lichens de l'espce _Unsnea melanoxantha_ s'talaient sur les roches noires. Certaines plantules microscopiques, des diatomes rudimentaires, sortes de cellules disposes entre deux coquilles quartzeuses, de longs fucus pourpres et cramoisis, supports sur de petites vessies natatoires et que le ressac jetait  la cte, composaient toute la maigre flore de cette rgion.
:Le rivage tait parsem de mollusques, de petites moules, de patelles, de buccardes lisses, en forme de coeurs, et particulirement de clios au corps oblong et membraneux, dont la tte est forme de deux lobes arrondis. Je vis aussi des myriades de ces clios borales, longues de trois centimtres, dont la baleine avale un monde  chaque bouche. Ces charmants ptropodes, vritables papillons de la mer, animaient les eaux libres sur la lisire du rivage.
:Entre autres zoophytes apparaissaient dans les hauts-fonds quelques arborescences corallignes, de celles qui suivant James Ross, vivent dans les mers antarctiques jusqu' mille mtres de profondeur ; puis, de petits alcyons appartenant  l'espce _procellaria pelagica_, ainsi qu'un grand nombre d'astries particulires  ces climats, et d'toiles de mer qui constellaient le sol.
:Mais o la vie surabondait, c'tait dans les airs. L volaient et voletaient par milliers des oiseaux d'espces varies, qui nous assourdissaient de leurs cris. D'autres encombraient les roches, nous regardant passer sans crainte et se pressant familirement sous nos pas. C'taient des pingouins aussi agiles et souples dans l'eau, o on les a confondus parfois avec de rapides bonites, qu'ils sont gauches et lourds sur terre. Ils poussaient des cris baroques et formaient des assembles nombreuses, sobres de gestes, mais prodigues de clameurs.
:Aprs un demi-mille, le sol se montra tout cribl de nids de manchots, sortes de terriers disposs pour la ponte, et dont s'chappaient de nombreux oiseaux. Le capitaine Nemo en fit chasser plus tard quelques centaines, car leur chair noire est trs mangeable. Ils poussaient des braiements d'ne. Ces animaux, de la taille d'une oie, ardoiss sur le corps, blancs en dessous et cravats d'un lisr citron, se laissaient tuer  coups de pierre sans chercher  s'enfuir.
:La tempte de neige dura jusqu'au lendemain. Il tait impossible de se tenir sur la plate-forme. Du salon o je notais les incidents de cette excursion au continent polaire, j'entendais les cris des ptrels et des albatros qui se jouaient au milieu de la tourmente. Le Nautilus ne resta pas immobile, et, prolongeant la cte, il s'avana encore d'une dizaine de milles au sud, au milieu de cette demi-clart que laissait le soleil en rasant les bords de l'horizon.
:Je fis remarquer  Conseil le dveloppement considrable des lobes crbraux chez ces intelligents ctacs. Aucun mammifre, l'homme except, n'a la matire crbrale plus riche. Aussi, les phoques sont-ils susceptibles de recevoir une certaine ducation ; ils se domestiquent aisment, et je pense, avec certains naturalistes, que. convenablement dresss, ils pourraient rendre de grands services comme chiens de pche.
:-- diffrant en cela des otaries dont l'oreille est saillante -j'observai plusieurs varits de stnorhynques, longs de trois mtres, blancs de poils,  ttes de bull-dogs, arms de dix dents  chaque mchoire, quatre incisives en haut et en bas et deux grandes canines dcoupes en forme de fleur de lis. Entre eux se glissaient des lphants marins, sortes de phoques  trompe courte et mobile, les gants de l'espce, qui sur une circonfrence de vingt pieds mesuraient une longueur de dix mtres. Ils ne faisaient aucun mouvement  notre approche.
:Aprs avoir examin cette cit des morses, je songeai  revenir sur mes pas. Il tait onze heures, et si le capitaine Nemo se trouvait dans des conditions favorables pour observer, je voulais tre prsent  son opration. Cependant, je n'esprais pas que le soleil se montrt ce jour-l. Des nuages crass sur l'horizon le drobaient  nos yeux. Il semblait que cet astre jaloux ne voult pas rvler  des tres humains ce point inabordable du globe.
:Cependant, je songeai  revenir vers le Nautilus. Nous suivmes un troit raidillon qui courait sur le sommet de la falaise. A onze heures et demie, nous tions arrivs au point du dbarquement. Le canot chou avait dpos le capitaine  terre. Je l'aperus debout sur un bloc ce basalte. Ses instruments taient prs de lui. Son regard se fixait sur l'horizon du nord, prs duquel le soleil dcrivait alors sa courbe allonge.
:Le capitaine Nemo retourna  bord. Conseil et moi, nous restmes jusqu' cinq heures  arpenter la plage, observant et tudiant. Je ne rcoltai aucun objet curieux, si ce n'est un oeuf de pingouin, remarquable par sa grosseur, et qu'un amateur et pay plus de mille francs. Sa couleur isabelle, les raies et les caractres qui l'ornaient comme autant d'hiroglyphes, en faisaient un bibelot rare. Je le remis entre les mains de Conseil, et le prudent garon, au pied sr, le tenant comme une prcieuse porcelaine de Chine, le rapporta intact au Nautilus.
:Ce point convenu, j'allai trouver Ned Land. J'aurais voulu l'emmener avec moi. L'obstin Canadien refusa, et je vis bien que sa taciturnit comme sa fcheuse humeur s'accroissaient de jour en jour. Aprs tout, je ne regrettai pas son enttement dans cette circonstance. Vritablement, il y avait trop de phoques  terre, et il ne fallait pas soumettre ce pcheur irrflchi  cette tentation.
:Le djeuner termin, je me rendis  terre. Le Nautilus s'tait encore lev de quelques milles pendant la nuit. Il tait au large,  une grande lieue d'une cte, que dominait un pic aigu de quatre a cinq cents mtres. Le canot portait avec moi le capitaine Nemo, deux hommes de l'quipage, et les instruments, c'est--dire un chronomtre, une lunette et un baromtre.
:Le capitaine Nemo, muni d'une lunette  rticules, qui, au moyen d'un miroir, corrigeait la rfraction, observa l'astre qui s'enfonait peu  peu au-dessous de l'horizon en suivant une diagonale trs allonge. Je tenais le chronomtre. Mon coeur battait fort. Si la disparition du demi-disque du soleil concidait avec le midi du chronomtre, nous tions au ple mme.
:Cependant, les rservoirs d'eau s'taient remplis, et le Nautilus descendait lentement. A une profondeur de mille pieds, il s'arrta. Son hlice battit les flots, et il s'avana droit au nord avec une vitesse de quinze milles  l'heure. Vers le soir, il flottait dj sous l'immense carapace glace de la banquise.
:Je m'accotai aux parois et je me tranai par les coursives jusqu'au salon qu'clairait le plafond lumineux. Les meubles taient renverss. Heureusement, les vitrines, solidement saisies par le pied, avaient tenu bon. Les tableaux de tribord, sous le dplacement de la verticale se collaient aux tapisseries, tandis que ceux de bbord s'en cartaient d'un pied par leur bordure infrieure. Le Nautilus tait donc couch sur tribord, et, de plus, compltement immobile,
:-- C'est ce qui se fait en ce moment, monsieur. Vous pouvez entendre les pompes fonctionner. Voyez l'aiguille du manomtre. Elle indique que le Nautilus remonte, mais le bloc de glace remonte avec lui, et jusqu' ce qu'un obstacle arrte son mouvement ascensionnel, notre position ne sera pas change. 
:Il tait alors cinq heures du matin. En ce moment, un choc se produisit  l'avant du Nautilus. Je compris que son peron venait de heurter un bloc de glace. Ce devait tre une fausse manoeuvre, car ce tunnel sous-marin, obstru de blocs, n'offrait pas une navigation facile. Je pensai donc que le capitaine Nemo, modifiant sa route, tournerait ces obstacles ou suivrait les sinuosits du tunnel. En tout cas, la marche en avant ne pouvait tre absolument enraye. Toutefois, contre mon attente, le Nautilus prit un mouvement rtrograde trs prononc.
:Quelques heures s'coulrent. J'observais souvent les instruments suspendus  la paroi du salon. Le manomtre indiquait que le Nautilus se maintenait  une profondeur constante de trois cents mtres, la boussole. qu'il se dirigeait toujours au sud, le loch, qu'il marchait  une vitesse de vingt milles  l'heure, vitesse excessive dans un espace aussi resserr. Mais le capitaine Nemo savait qu'il ne pouvait trop se hter, et qu'alors, les minutes valaient des sicles.
:Cette journe, pendant plusieurs heures, je maniai le pic avec opinitret. Ce travail me soutenait. D'ailleurs, travailler, c'tait quitter le Nautilus, c'tait respirer directement cet air pur emprunt aux rservoirs et fourni par les appareils, c'tait abandonner une atmosphre appauvrie et vicie.
:-- Je le sais, monsieur. Il ne faut donc pas compter sur les secours de la nature, mais sur nous-mmes. Il faut s'opposer  cette solidification. Il faut l'enrayer. Non seulement, les parois latrales se resserrent, mais il ne reste pas dix pieds d'eau  l'avant ou  l'arrire du Nautilus. La conglation nous gagne de tous les cts.
:Une lourdeur intolrable m'accabla. Vers trois heures du soir, ce sentiment d'angoisse fut port en moi  un degr violent. Des billements me disloquaient les mchoires. Mes poumons haletaient en cherchant ce fluide comburant, indispensable  la respiration, et qui se rarfiait de plus en plus. Une torpeur morale s'empara de moi. J'tais tendu sans force, presque sans connaissance. Mon brave Conseil, pris des mmes symptmes, souffrant des mmes souffrances, ne me quittait plus. Il me prenait la main, il m'encourageait, et je l'entendais encore murmurer :
:Si notre situation,  tous, tait intolrable  l'intrieur, avec quelle hte, avec quel bonheur, nous revtions nos scaphandres pour travailler  notre tour ! Les pics rsonnaient sur la couche glace. Les bras se fatiguaient, les mains s'corchaient, mais qu'taient ces fatigues, qu'importaient ces blessures ! L'air vital arrivait aux poumons ! On respirait ! On respirait !
:Et cependant, personne ne prolongeait au-del du temps voulu son travail sous les eaux. Sa tche accomplie, chacun remettait  ses compagnons haletants le rservoir qui devait lui verser la vie. Le capitaine Nemo donnait l'exemple et se soumettait le premier  cette svre discipline. L'heure arrivait, il cdait son appareil  un autre et rentrait dans l'atmosphre vicie du bord, toujours calme, sans une dfaillance, sans un murmure.
:Ce jour-l, le travail habituel fut accompli avec plus de vigueur encore. Deux mtres seulement restaient  enlever sur toute la superficie. Deux mtres seulement nous sparaient de la mer libre. Mais les rservoirs taient presque vides d'air. Le peu qui restait devait tre conserv aux travailleurs. Pas un atome pour le Nautilus !
:Lorsque je rentrai  bord, je fus  demi suffoqu. Quelle nuit ! Je ne saurais la peindre. De telles souffrances ne peuvent tre dcrites. Le lendemain, ma respiration tait oppresse. Aux douleurs de tte se mlaient d'tourdissants vertiges qui faisaient de moi un homme ivre. Mes compagnons prouvaient les mmes symptmes. Quelques hommes de l'quipage rlaient.
:Ce jour-l, le sixime de notre emprisonnement, le capitaine Nemo, trouvant trop lents la pioche et le pic, rsolut d'craser la couche de glaces qui nous sparait encore de la nappe liquide. Cet homme avait conserv son sang-froid et son nergie. Il domptait par sa force morale les douleurs physiques. Il pensait, il combinait, il agissait.
:D'aprs son ordre, le btiment fut soulag, c'est--dire soulev de la couche glace par un changement de pesanteur spcifique. Lorsqu'il flotta on le hala de manire  l'amener au-dessus de l'immense fosse dessine suivant sa ligne de flottaison. Puis, ses rservoirs d'eau s'emplissant, il descendit et s'embotta dans l'alvole.
:Avec toute la force lectrique fut mise sur les pompes qui aussitt commencrent  chasser l'eau des rservoirs. Aprs quelques minutes, notre chute fut enraye. Bientt mme, le manomtre indiqua un mouvement ascensionnel. L'hlice, marchant  toute vitesse, fit tressaillir la coque de tle jusque dans ses boulons, et nous entrana vers le nord.
:Peut-tre ! En tout cas, le Nautilus allait le tenter. Je sentis, en effet, qu'il prenait une position oblique, abaissant son arrire et relevant son peron. Une introduction d'eau avait suffi pour rompre son quilibre. Puis, pouss par sa puissante hlice, il attaqua l'ice-field par en dessous comme un formidable blier. Il le crevait peu  peu, se retirait, donnait  toute vitesse contre le champ qui se dchirait, et enfin, emport par un lan suprme, il s'lana sur la surface glace qu'il crasa de son poids.
:Comment tais-je sur la plate-forme, je ne saurais le dire. Peut-tre le Canadien m'y avait-il transport. Mais je respirais, je humais l'air vivifiant de la mer. Mes deux compagnons s'enivraient prs de moi de ces fraches molcules. Les malheureux. trop longtemps privs de nourriture, ne peuvent se jeter inconsidrment sur les premiers aliments qu'on leur prsente. Nous. au contraire, nous n'avions pas  nous modrer, nous pouvions aspirer  pleins poumons les atomes de cette atmosphre, et c'tait la brise, la brise elle-mme qui nous versait cette voluptueuse ivresse !
:Les forces nous revinrent promptement, et, lorsque je regardai autour de moi, je vis que nous tions seuls sur la plate-forme. Aucun homme de l'quipage. Pas mme le capitaine Nemo. Les tranges marins du Nautilus se contentaient de l'air qui circulait  l'intrieur. Aucun n'tait venu se dlecter en pleine atmosphre.
:A cela je ne pouvais rpondre, et je craignais que le capitaine Nemo ne nous rament plutt vers ce vaste Ocan qui baigne  la fois les ctes de l'Asie et de l'Amrique. Il complterait ainsi son tour du monde sous-marin, et reviendrait vers ces mers o le Nautilus trouvait la plus entire indpendance. Mais si nous retournions au Pacifique, loin de toute terre habite, que devenaient les projets de Ned Land ?
:Alors toutes nos souffrances passes taient oublies. Le souvenir de cet emprisonnement dans les glaces s'effaait de notre esprit. Nous ne songions qu' l'avenir. Le capitaine Nemo ne paraissait plus, ni dans le salon, ni sur la plate-forme. Le point report chaque jour sur le planisphre et fait par le second me permettait de relever la direction exacte du Nautilus. Or, ce soir-l, il devint vident,  ma grande satisfaction, que nous revenions au nord par la route de l'Atlantique.
:Sur ces parages, nos filets rapportrent de beaux spcimens d'algues, et particulirement un certain fucus dont les racines taient charges de moules qui sont les meilleures du monde. Des oies et des canards s'abattirent par douzaines sur la plate-forme et prirent place bientt dans les offices du bord. En fait de poissons, j'observai spcialement des osseux appartenant au genre gobie, et surtout des boulerots, longs de deux dcimtres, tout parsems de taches blanchtres et jaunes.
:Vers onze heures du matin, le tropique du Capricorne fut coup sur le trente-septime mridien, et nous passmes au large du cap Frio. Le capitaine Nemo, au grand dplaisir de Ned Land, n'aimait pas le voisinage de ces ctes habites du Brsil, car il marchait avec une vitesse vertigineuse. Pas un poisson, pas un oiseau, des plus rapides qui soient, ne pouvaient nous suivre, et les curiosits naturelles de ces mers chapprent  toute observation.
:L'quateur tait coup. A vingt milles dans l'ouest restaient les Guyanes, une terre franaise sur laquelle nous eussions trouv un facile refuge. Mais le vent soufflait en grande brise, et les lames furieuses n'auraient pas permis  un simple canot de les affronter. Ned Land le comprit sans doute, car il ne me parla de rien. De mon ct, je ne fis aucune allusion  ses projets de fuite, car je ne voulais pas le pousser  quelque tentative qui et infailliblement avort.
:Ce jour-l, une pche, singulirement pratique, vint encore accrotre les rserves du Nautilus, tant ces mers se montraient giboyeuses. Le chalut avait rapport dans ses mailles un certain nombre de poissons dont la tte se terminait par une plaque ovale  rebords charnus. C'taient des chndes, de la troisime famille des malacoptrygiens subbrachiens. Leur disque aplati se compose de lames cartilagineuses transversales mobiles, entre lesquelles l'animal peut oprer le vide, ce qui lui permet d'adhrer aux objets  la faon d'une ventouse.
:La pche termine, le Nautilus se rapprocha de la cte. En cet endroit, un certain nombre de tortues marines dormaient  la surface des flots. Il et t difficile de s'emparer de ces prcieux reptiles, car le moindre bruit les veille, et leur solide carapace est  l'preuve du harpon. Mais l'chnde devait oprer cette capture avec une sret et une prcision extraordinaires. Cet animal, en effet, est un hameon vivant, qui ferait le bonheur et la fortune du naf pcheur a la ligne.
:On prit ainsi plusieurs cacouannes, larges d'un mtre, qui pesaient deux cents kilos. Leur carapace, couverte de plaques cornes grandes, minces, transparentes, brunes, avec mouchetures blanches et jaunes, les rendaient trs prcieuses. En outre, elles taient excellentes au point de vue comestible, ainsi que les tortues franches qui sont d'un got exquis.
:Pendant quelques jours, le Nautilus s'carta constamment de la cte amricaine. Il ne voulait pas, videmment, frquenter les flots du golfe du Mexique ou de la mer des Antilles. Cependant, l'eau n'et pas manqu sous sa quille, puisque la profondeur moyenne de ces mers est de dix-huit cents mtres ; mais, probablement ces parages, sems d'les et sillonns de steamers, ne convenaient pas au capitaine Nemo.
:Le Canadien, qui comptait mettre ses projets  excution dans le golfe, soit en gagnant une terre, soit en accostant un des nombreux bateaux qui font le cabotage d'une le  l'autre, fut trs dcontenanc. La fuite et t trs praticable si Ned Land ft parvenu a s'emparer du canot  l'insu du capitaine. Mais en plein Ocan, il ne fallait plus y songer.
:La Canadien, Conseil et moi, nous emes une assez longue conversation  ce sujet. Depuis six mois nous tions prisonniers  bord du Nautilus. Nous avions fait dix-sept mille lieues, et, comme le disait Ned Land, il n'y avait pas de raison pour que cela fint. Il me fit donc une proposition  laquelle je ne m'attendais pas. Ce fut de poser catgoriquement cette question au capitaine Nemo : Le capitaine comptait-il nous garder indfiniment  son bord ?
:Que d'autres chantillons merveilleux et nouveaux j'eusse encore observs, si le Nautilus ne se ft peu  peu abaiss vers les couches profondes ! Ses plans inclins l'entranrent jusqu' des fonds de deux mille et trois mille cinq cents mtres. Alors la vie animale n'tait plus reprsente que par des encrines, des toiles de mer, de charmantes pentacrines tte de mduse, dont la tige droite supportait un petit calice, des troques, des quenottes sanglantes et des fissurelles, mollusques littoraux de grande espce.
:Le 20 avril, nous tions remonts  une hauteur moyenne de quinze cents mtres. La terre la plus rapproche tait alors cet archipel des les Lucayes, dissmines comme un tas de pavs a la surface des eaux. L s'levaient de hautes falaises sous-marines, murailles droites faites de blocs frustes disposs par larges assises, entre lesquels se creusaient des trous noirs que nos rayons lectriques n'clairaient pas jusqu'au fond.
:Non seulement on a prtendu que ces poulpes pouvaient entraner des navires, mais un certain Olaus Magnus parle d'un cphalopode, long d'un mille, qui ressemblait plutt  une le qu' un animal. On raconte aussi que l'vque de Nidros dressa un jour un autel sur un rocher immense. Sa messe finie, le rocher se mit en marche et retourna  la mer. Le rocher tait un poulpe.
:Quelle scne ! Le malheureux, saisi par le tentacule et coll  ses ventouses, tait balanc dans l'air au caprice de cette norme trompe. Il rlait, il touffait, il criait : A moi !  moi ! Ces mots, _prononcs en franais_, me causrent une profonde stupeur ! J'avais donc un compatriote  bord, plusieurs, peut-tre ! Cet appel dchirant, je l'entendrai toute ma vie !
:Un instant, je crus que le malheureux, enlac par le poulpe, serait arrach  sa puissante succion. Sept bras sur huit avaient t coups. Un seul, brandissant la victime comme une plume, se tordait dans l'air. Mais au moment o le capitaine Nemo et son second se prcipitaient sur lui, l'animal lana une colonne d'un liquide noirtre, scrt par une bourse situe dans son abdomen. Nous en fmes aveugls. Quand ce nuage se fut dissip, le calmar avait disparu, et avec lui mon infortun compatriote !
:Quelle rage nous poussa alors contre ces monstres ! On ne se possdait plus. Dix ou douze poulpes avaient envahi la plate-forme et les flancs du Nautilus. Nous roulions ple-mle au milieu de ces tronons de serpents qui tressautaient sur la plate-forme dans des flots de sang et d'encre noire. Il semblait que ces visqueux tentacules renaissaient comme les ttes de l'hydre. Le harpon de Ned Land,  chaque coup, se plongeait dans les yeux glauques des calmars et les crevait. Mais mon audacieux compagnon fut soudain renvers par les tentacules d'un monstre qu'il n'avait pu viter.
:Le capitaine Nemo rentra dans sa chambre, et je ne le vis plus pendant quelque temps. Mais qu'il devait tre triste, dsespr, irrsolu, si j'en jugeais par ce navire dont il tait l'me et qui recevait toutes ses impressions ! Le Nautilus ne gardait plus de direction dtermine. Il allait, venait, flottait comme un cadavre au gr des lames. Son hlice avait t dgage, et cependant, il s'en servait  peine. Il naviguait au hasard. Il ne pouvait s'arracher du thtre de sa dernire lutte, de cette mer qui avait dvor l'un des siens !
:En ce moment, la vitesse du Gulf-Stream tait de deux mtres vingt-cinq par seconde. Son courant est tellement distinct de la mer ambiante, que ses eaux comprimes font saillie sur l'Ocan et qu'un dnivellement s'opre entre elles et les eaux froides. Sombres d'ailleurs et trs riches en matires salines, elles tranchent par leur pur indigo sur les flots verts qui les environnent. Telle est mme la nettet de leur ligne de dmarcation, que le Nautilus,  la hauteur des Carolines, trancha de son peron les flots du Gulf-Stream, tandis que son hlice battait encore ceux de l'Ocan.
:Ce courant entranait avec lui tout un monde d'tres vivants. Les argonautes, si communs dans la Mditerrane, y voyageaient par troupes nombreuses. Parmi les cartilagineux, les plus remarquables taient des raies dont la queue trs dlie formait  peu prs le tiers du corps, et qui figuraient de vastes losanges longs de vingt-cinq pieds ; puis, de petits squales d'un mtre,  tte grande,  museau court et arrondi,  dents pointues disposes sur plusieurs rangs, et dont le corps paraissait couvert d'cailles.
:Mais une circonstance fcheuse contrariait absolument les projets du Canadien. Le temps tait fort mauvais. Nous approchions de ces parages o les temptes sont frquentes, de cette patrie des trombes et des cyclones, prcisment engendrs par le courant du Gulf-Stream. Affronter une mer souvent dmonte sur un frle canot, c'tait courir  une perte certaine. Ned Land en convenait lui-mme. Aussi rongeait-il son frein, pris d'une furieuse nostalgie que la fuite seule et pu gurir.
: Que Ned Land pense, tente, essaye tout ce qu'il voudra, que m'importe ? Ce n'est pas moi qui l'ai t chercher ! Ce n'est pas pour mon plaisir que je le garde  mon bord ! Quant  vous, monsieur Aronnax, vous tes de ceux qui peuvent tout comprendre, mme le silence. Je n'ai rien de plus  vous rpondre. Que cette premire fois o vous venez de traiter ce sujet soit aussi la dernire, car une seconde fois, je ne pourrais mme pas vous couter. 
:La mer dmonte tait balaye par de grandes loques de nuages qui trempaient dans ses flots. Je ne voyais plus aucune de ces petites lames intermdiaires qui se forment au fond des grands creux. Rien que de longues ondulations fuligineuses, dont la crte ne dferle pas, tant elles sont compactes. Leur hauteur s'accroissait. Elles s'excitaient entre elles. Le Nautilus, tantt couch sur le ct, tantt dress comme un mt, roulait et tanguait pouvantablement.
:Cependant j'examinais attentivement ces vagues dchanes. Elles mesuraient jusqu' quinze mtres de hauteur sur une longueur de cent cinquante a cent soixante-quinze mtres, et leur vitesse de propagation. moiti de celle du vent, tait de quinze mtres  la seconde. Leur volume et leur puissance s'accroissaient avec la profondeur des eaux. Je compris alors le rle de ces lames qui emprisonnent l'air dans leurs flancs et le refoulent au fond des mers o elles portent la vie avec l'oxygne. Leur extrme force de pression
:-- on l'a calcule peut s'lever jusqu' trois mille kilogrammes par pied carr de la surface qu'elles contrebattent. Ce sont de telles lames qui, aux Hbrides, ont dplac un bloc pesant quatre-vingt-quatre mille livres. Ce sont elles qui, dans la tempte du 23 dcembre 1864, aprs avoir renvers une partie de la ville de Yddo, au Japon, faisant sept cents kilomtres  l'heure, allrent se briser le mme jour sur les rivages de l'Amrique.
:L'intensit de la tempte s'accrut avec la nuit. Le baromtre, comme en 1860,  la Runion, pendant un cyclone, tomba  710 millimtres. A la chute du jour, je vis passer  l'horizon un grand navire qui luttait pniblement. Il capeyait sous petite vapeur pour se maintenir debout  la lame. Ce devait tre un des steamers des lignes de New York  Liverpool ou au Havre. Il disparut bientt dans l'ombre.
:A dix heures du soir, le ciel tait en feu. L'atmosphre fut zbre d'clairs violents. Je ne pouvais en supporter l'clat, tandis que le capitaine Nemo, les regardant en face, semblait aspirer en lui l'me de la tempte. Un bruit terrible emplissait les airs, bruit complexe, fait des hurlements des vagues crases, des mugissements du vent, des clats du tonnerre. Le vent sautait  tous les points de l'horizon, et le cyclone, partant de l'est, y revenait en passant par le nord, l'ouest et le sud, en sens inverse des temptes tournantes de l'hmisphre austral.
:La profondeur de la mer n'est pas considrable au banc de Terre-Neuve. Quelques centaines de brasses au plus. Mais vers le sud se creuse subitement une dpression profonde, un trou de trois mille mtres. L s'largit le Gulf-Stream. C'est un panouissement de ses eaux. Il perd de sa vitesse et de sa temprature, mais il devient une mer.
:Parmi les poissons que le Nautilus effaroucha  son passage, je citerai le cycloptre d'un mtre,  dos noirtre,  ventre orange, qui donne  ses congnres un exemple peu suivi de fidlit conjugale, un unernack de grande taille, sorte de murne meraude, d'un got excellent, des karraks  gros yeux, dont la tte a quelque ressemblance avec celle du chien, des blennies, ovovivipares comme les serpents, des gobies-boulerots ou goujons noirs de deux dcimtres, des macroures  longue queue, brillant d'un clat argent, poissons rapides, aventurs loin des mers hyperborennes.
:Les filets ramassrent aussi un poisson hardi, audacieux, vigoureux, bien muscl, arm de piquants  la tte et d'aiguillons aux nageoires, vritable scorpion de deux  trois mtres, ennemi acharn des blennies, des gades et des saumons, c'tait le cotte des mers septentrionales. au corps tuberculeux, brun de couleur, rouge aux nageoires. Les pcheurs du Nautilus eurent quelque peine  s'emparer de cet animal, qui, grce  la conformation de ses opercules, prserve ses organes respiratoires du contact desschant de l'atmosphre et peut vivre quelque temps hors de l'eau.
:-- Compte-les, Conseil. Mais tu auras plus vite fait de me croire. D'ailleurs, c'est par milliers que les Franais, les Anglais, les Amricains, les Danois, les Norvgiens. pchent les morues. On les consomme en quantits prodigieuses, et sans l'tonnante fcondit de ces poissons, les mers en seraient bientt dpeuples. Ainsi en Angleterre et en Amrique seulement, cinq mille navires monts par soixante-quinze mille marins, sont employs  la pche de la morue. Chaque navire en rapporte quarante mille en moyenne, ce qui fait vingt-cinq millions. Sur les ctes de la Norvge, mme rsultat.
:Pendant que nous effleurions les fonds du banc de Terre-Neuve, je vis parfaitement ces longues lignes, armes de deux cents hameons, que chaque bateau tend par douzaines. Chaque ligne entrane par un bout au moyen d'un petit grappin, tait retenue a la surface par un orin fix sur une boue de lige. Le Nautilus dut manoeuvrer adroitement au milieu de ce rseau sous-marin.
:Ce fut le 17 mai,  cinq cents milles environ de Heart's Content, par deux mille huit cents mtres de profondeur, que j'aperus le cble gisant sur le sol. Conseil, que je n'avais pas prvenu, le prit d'abord pour un gigantesque serpent de mer et s'apprtait  le classer suivant sa mthode ordinaire. Mais je dsabusai le digne garon et pour le consoler de son dboire, je lui appris diverses particularits de la pose de ce cble.
:Le premier cble fut tabli pendant les annes 1857 et 1 858 ; mais, aprs avoir transmis quatre cents tlgrammes environ, il cessa de fonctionner. En 1863, les ingnieurs construisirent un nouveau cble, mesurant trois mille quatre cents kilomtres et pesant quatre mille cinq cents tonnes, qui fut embarqu sur le _Great-Eastern_. Cette tentative choua encore.
:Les Amricains ne se dcouragrent pas. L'audacieux Cyrus Field, le promoteur de l'entreprise, qui y risquait toute sa fortune, provoqua une nouvelle souscription. Elle fut immdiatement couverte. Un autre cble fut tabli dans de meilleures conditions. Le faisceau de fils conducteurs isols dans une enveloppe de gutta-percha, tait protg par un matelas de matires textiles contenu dans une armature mtallique. Le _Great-Eastern_ reprit la mer le 13 juillet 1866.
:L'opration marcha bien. Cependant un incident arriva. Plusieurs fois, en droulant le cble, les lectriciens observrent que des clous y avaient t rcemment enfoncs dans le but d'en dtriorer l'me. Le capitaine Anderson, ses officiers, ses ingnieurs, se runirent, dlibrrent, et firent afficher que si le coupable tait surpris  bord, il serait jet  la mer sans autre jugement. Depuis lors, la criminelle tentative ne se reproduisit plus.
:Le 23 juillet, le _Great-Eastern_ n'tait plus qu' huit cents kilomtres de Terre-Neuve, lorsqu'on lui tlgraphia d'Irlande la nouvelle de l'armistice conclu entre la Prusse et l'Autriche aprs Sadowa. Le 27, il relevait au milieu des brumes le port de Heart's Content. L'entreprise tait heureusement termine, et par sa premire dpche, la jeune Amrique adressait  la vieille Europe ces sages paroles si rarement comprises :  Gloire  Dieu dans le ciel, et paix aux hommes de bonne volont sur la terre. 
:D'ailleurs, sur ce plateau si heureusement choisi, le cble n'est jamais immerg  des profondeurs telles qu'il puisse se rompre. Le Nautilus le suivit jusqu' son fond le plus bas, situ par quatre mille quatre cent trente et un mtres, et l, il reposait encore sans aucun effort de traction. Puis, nous nous rapprochmes de l'endroit o avait eu lieu l'accident de 1863.
:Le fond ocanique formait alors une valle large de cent vingt kilomtres, sur laquelle on et pu poser le Mont-Blanc sans que son sommet merget de la surface des flots. Cette valle est ferme  l'est par une muraille  pic de deux mille mtres. Nous y arrivions le 28 mai, et le Nautilus n'tait plus qu' cent cinquante kilomtres de l'Irlande.
:Le capitaine Nemo allait-il remonter pour atterrir sur les les Britanniques ? Non. A ma grande surprise, il redescendit au sud et revint vers les mers europennes. En contournant l'le d'meraude, j'aperus un instant le cap Clear et le feu de Fastenet, qui claire les milliers de navires sortis de Glasgow ou de Liverpool.
:Le lendemain, 31 juin, le Nautilus conserva les mmes allures. Il tait vident qu'il cherchait  reconnatre un point prcis de l'Ocan. Le capitaine Nemo vint prendre la hauteur du soleil, ainsi qu'il avait fait la veille. La mer tait belle, le ciel pur. A huit milles dans l'est, un grand navire  vapeur se dessinait sur la ligne de l'horizon. Aucun pavillon ne battait  sa corne, et je ne pus reconnatre sa nationalit.
:Par tribord, sur le fond, apparaissait une forte extumescence qui attira mon attention. On et dit des ruines ensevelies sous un emptement de coquilles blanchtres comme sous un manteau de neige. En examinant attentivement cette masse, je crus reconnatre les formes paissies d'un navire, ras de ses mts, qui devait avoir coul par l'avant. Ce sinistre datait certainement d'une poque recule. Cette pave, pour tre ainsi encrote dans le calcaire des eaux, comptait dj bien des annes passes sur ce fond de l'Ocan.
:Bientt le Canadien m'annona que ce btiment tait un grand vaisseau de guerre,  peron, un deux-ponts cuirass. Une paisse fume noire s'chappait de ses deux chemines. Ses voiles serres se confondaient avec la ligne des vergues. Sa corne ne portait aucun pavillon. La distance empchait encore de distinguer les couleurs de sa flamme, qui flottait comme un mince ruban.
:Le capitaine Nemo, terrible  entendre, tait plus terrible encore  voir. Sa face avait pli sous les spasmes de son coeur, qui avait d cesser de battre un instant. Ses pupilles s'taient contractes effroyablement. Sa voix ne parlait plus, elle rugissait. Le corps pench en avant, il tordait sous sa main les paules du Canadien.
:Mes compagnons et moi, nous avions rsolu de fuir au moment o le vaisseau serait assez rapproch, soit pour nous faire entendre, soit pour nous faire voir, car la lune. qui devait tre pleine trois jours plus tard, resplendissait. Une fois  bord de ce navire, si nous ne pouvions prvenir le coup qui le menaait, du moins nous ferions tout ce que les circonstances nous permettaient de tenter. Plusieurs fois, je crus que le Nautilus se disposait pour l'attaque. Mais il se contentait de laisser se rapprocher son adversaire, et, peu de temps aprs, il reprenait son allure de fuite.
:A trois heures du matin, inquiet, je montai sur la plate-forme. Le capitaine Nemo ne l'avait pas quitte. Il tait debout,  l'avant, prs de son pavillon. qu'une lgre brise dployait au-dessus de sa tte. Il ne quittait pas le vaisseau des yeux. Son regard, d'une extraordinaire intensit, semblait l'attirer, le fasciner, l'entraner plus srement que s'il lui et donn la remorque !
:Je demeurai ainsi jusqu' six heures du matin, sans que le capitaine Nemo et paru m'apercevoir. Le vaisseau nous restait  un mille et demi, et avec les premire, lueurs du jour. sa canonnade recommena. Le moment ne pouvait tre loign o, le Nautilus attaquant son adversaire, mes compagnons et moi, nous quitterions pour jamais cet homme que je n'osais juger.
:Je me disposais  descendre afin de les prvenir, lorsque le second monta sur la plate-forme. Plusieurs marins l'accompagnaient. Le capitaine Nemo ne les vit pas ou ne voulut pas les voir. Certaines dispositions furent prises qu'on aurait pu appeler le  branle-bas de combat  du Nautilus. Elles taient trs simples. La filire qui formait balustrade autour de la plate-forme. fut abaisse. De mme, les cages du fanal et du timonier rentrrent dans la coque de manire  l'affleurer seulement. La surface du long cigare de tle n'offrait plus une seule saillie qui pt gner sa manoeuvre.
:Nous tions emprisonns de nouveau, tmoins obligs du sinistre drame qui se prparait. D'ailleurs, nous emes  peine le temps de rflchir. Rfugis dans ma chambre, nous nous regardions sans prononcer une parole. Une stupeur profonde s'tait empare de mon esprit. Le mouvement de la pense s'arrtait en moi.. Je me trouvais dans cet tat pnible qui prcde l'attente d'une dtonation pouvantable. J'attendais, j'coutais, je ne vivais que par le sens de l'oue !
:Une masse norme sombrait sous les eaux, et pour ne rien perdre de son agonie, le Nautilus descendait dans l'abme avec elle. A dix mtres de moi, je vis cette coque entr'ouverte, o l'eau s'enfonait avec un bruit de tonnerre, puis la double ligne des canons et les bastingages. Le pont tait couvert d'ombres noires qui s'agitaient.
:Que faisait-il en ce moment ? J'coutai  la porte de sa chambre. J'entendis un bruit de pas. Le capitaine Nemo tait l. Il ne s'tait pas couch. A chaque mouvement, il me semblait qu'il allait m'apparatre et me demander pourquoi je voulais fuir ! J'prouvais des alertes incessantes. Mon imagination les grossissait. Cette impression devint si poignante que je me demandai s'il ne valait pas mieux entrer dans la chambre du capitaine, le voir face  face, le braver du geste et du regard !
:En ce moment, j'entendis les vagues accords de l'orgue, une harmonie triste sous un chant indfinissable, vritables plaintes d'une me qui veut briser ses liens terrestres. J'coutai par tous mes sens  la fois, respirant  peine, plong comme le capitaine Nemo dans ces extases musicales qui l'entranaient hors des limites de ce monde.
:J'arrivai  la porte angulaire du salon. Je l'ouvris doucement. Le salon tait plong dans une obscurit profonde. Les accords de l'orgue raisonnaient faiblement. Le capitaine Nemo tait l. Il ne me voyait pas. Je crois mme qu'en pleine lumire, il ne m'et pas aperu, tant son extase l'absorbait tout entier.
:J'allais l'ouvrir, quand un soupir du capitaine Nemo me cloua sur place. Je compris qu'il se levait. Je l'entrevis mme, car quelques rayons de la bibliothque claire filtraient jusqu'au salon. Il vint vers moi, les bras croiss, silencieux, glissant plutt que marchant, comme un spectre. Sa poitrine oppresse se gonflait de sanglots. Et je l'entendis murmurer ces paroles -- les dernires qui aient frapp mon oreille :
:On sait qu'au moment du flux, les eaux resserres entre les les Fero et Loffoden sont prcipites avec une irrsistible violence. Elles forment un tourbillon dont aucun navire n'a jamais pu sortir. De tous les points de l'horizon accourent des lames monstrueuses. Elles forment ce gouffre justement appel le  Nombril de l'Ocan , dont la puissance d'attraction s'tend jusqu' une distance de quinze kilomtres. L sont aspirs non seulement les navires, mais les baleines, mais aussi les ours blancs des rgions borales.
:Voici la conclusion de ce voyage sous les mers. Ce qui se passa pendant cette nuit, comment le canot chappa au formidable remous du Maelstrom, comment Ned Land, Conseil et moi, nous sortmes du gouffre, je ne saurai le dire. Mais quand je revins  moi, j'tais couch dans la cabane d'un pcheur des les Loffoden. Mes deux compagnons, sains et saufs taient prs de moi et me pressaient les mains. Nous nous embrassmes avec effusion.
:C'est donc l, au milieu de ces braves gens qui nous ont recueillis, que je revois le rcit de ces aventures. Il est exact. Pas un fait n'a t omis, pas un dtail n'a t exagr. C'est la narration fidle de cette invraisemblable expdition sous un lment inaccessible  l'homme, et dont le progrs rendra les routes libres un jour.
:Mais qu'est devenu le Nautilus ? A-t-il rsist aux treintes du Maelstrom ? Le capitaine Nemo vit-il encore ? Poursuit-il sous l'Ocan ses effrayantes reprsailles, ou s'est-il arrt devant cette dernire hcatombe ? Les flots apporteront-ils un jour ce manuscrit qui renferme toute l'histoire de sa vie ? Saurai-je enfin le nom de cet homme ? Le vaisseau disparu nous dira-t-il, par sa nationalit, la nationalit du capitaine Nemo ?
